Visitons Carthage, la ville qui sacrifie ses enfants.


J’ai lu et été captivé par le roman de Joyce Carol Oates Carthage éditions Philippe Rey

Sur l’auteur
Joyce Carol Oates est une femme de lettres américaines, auteure d’une centaine d’écrits, roman, essais, pièces de théâtre, polar ( sous deux pseudonymes différents. Rosamond Smith ou Lauren Kelly).
Né en 1938, elle publie son premier roman en 1963. 
Plusieurs fois récompensé par de nombreux prix littéraires en Europe et aux États-Unis, deux fois sur la liste finale du Prix Nobel de littérature, Oates est une grande figure de la littérature. 
Professeur de littérature à l’université de Princeton dont elle est retraité depuis 2014, membre de l’Academie des Arts et des Lettres. 

Photo by Dustin Cohen


La Der
Tout semble aller comme il se doit dans la petite ville de Carthage en ce début de juillet 2005, si ce n’est que Juliet Mayfield, la ravissante fille de l’ancien maire a, pour des raisons peu claires, rompu ses fiançailles avec le caporal Brett Kincaid, héros de retour de la guerre d’Irak. Un héros très entamé dans sa chair et dans sa tête, dont pourtant Cressida, la jeune sœur rebelle de Juliet, est secrètement amoureuse. Or, ce soir-là, Cressida disparaît, ne laissant en fait de traces que quelques gouttes de son sang dans la jeep de Brett. Qui devient le suspect numéro 1 et, contre toute attente, avoue le meurtre….
Sept ans après, un étrange personnage surgit qui va peut-être résoudre l’impossible mystère. C’est ce que vise Joyce Carol Oates qui est sur tous les fronts : violence, guerre, dérangement des esprits et des corps, amour, haine. Et même exploration inédite des couloirs de la mort…
Un roman puissant et captivant.

Entre les lignes

Cressida Mayfield disparaît, un homme avoue son meurtre et de cette simple intrigue Joyce Carol Oates signe un très grand roman noir. La plume trempée dans l’acide, elle s’attaque à une horreur sans nom, la guerre et ses victimes directes et collatérales.. 
Dans cette ville tranquille nommée Carthage dans l’état de New York, la guerre est entrée dans la vie  de ces habitants, elle change tout, bouscule tout. Insidieusement, dans l’Amérique post 11 septembre, la guerre d’Irak fait des victimes de plus. 
Comment et quelles sont les victimes me demanderez vous ? 
Les soldats morts au combat que les autorités enterrent à grand renfort de patriotisme nauséabond, laissant les familles, les proches dans la douleur. Les ancien combattant qui n’ont pas eu la chance de mourir au combat, qui psychologiquement y sont décédés mais physiquement revenus, parqués dans des hôpitaux. Ils portent les stigmates d’une politique de vengeance aveugle. Membres amputés, esprits marqués. Les proches de ces anciens combattants voient leurs fiancés, leurs fils, leurs amis transformés. Ce sont les fantômes d’eux-mêmes. La nation reconnaissante les laissent se débattre dans un quotidien violent. Bret Kincaid et sa fiancée Juliette en font les frais, leur couple vole en éclat. Bret, abattu, ne supportant plus une existence faite de psychologues, de psychotropes et de crises de violence qu’il n’arrive pas à gérer, éloigne, rejette par amour sa belle Juliette. Fiançailles brisées, deux familles s’affrontent. Une mère devient psychologiquement instable, une jeune fille mal-aimé se venge, la fiancée éconduite s’enfuit de Carthage. 
Cressida et Bret deux personnes qui ne souhaitent qu’une chose disparaître de la surface de la terre.
L’une disparaît un jour, sans explication. L’autre s’accuse du meurtre, est déçu d’échapper à la peine capitale. Condamné à perpétuité, il vit dans une cellule, métaphore de la maladie qui le ronge.
Juliette après le battage médiatique suite à la disparition et puis aux aveux de meurtre de son ex-fiancé fuit la petite ville et ses parents dévastés par la douleur.
Les parents de Cressida, le lecteur plonge dans l’enfer de la disparition d’un enfant. Le deuil, l’acceptation, les moyens pour surmonter cette immense perte, le père devient alcoolique et la mère est versée dans la religion et se jette à corps perdu dans une association qui recueille des femmes victimes de violences conjugales. 
Dans ce maelström de douleurs, et cette avalanche de malheurs qui touchent tout les personnages, Oates donne une chance de rédemption  aux protagonistes de cette tragédie. Le lieu et la personne qui déclenchera l’issue heureuse ne manque pas de sel et c’est tout l’art de l’auteur que d’avoir situer le lieu de cette prise de conscience dans la chambre d’exécution d’une prison américaine ! Je vous laisse la joie et le bonheur de lire les 72 pages de la visite du fameux couloir de la mort et de la salle d’exécution. Rien que pour cette visite le roman vaut le détour. D’ailleurs pour l’anecdote, ces 72 pages ont été publié sous forme de nouvelle dans un très grands journal américain.
Ne compter pas sur moi pour vous narrer ce magnifique passage du roman, je vous laisse le soin de le découvrir.
Carthage, quel titre magnifique, une référence si subtile aux thèmes abordés dans le roman. Cette ville antique dont les habitants aux IVieme siecle étaient soupçonnés par les romains de faire des sacrifices d’enfants pour prouver leur allégeance à la ville. ( c’est une thèse.) Carthage, la cité antique, comme une métaphore de l’Amerique contemporaine. Cette Carthage décrite par Oates sacrifie aussi ces enfants, ces jeunes partis aux combats, ces soldats prêtant allégeance aussi à la banniere étoilées.. Époque différente, mais même sacrifices aux formes différentes.
Joyce Carol Oates cette merveilleuse peintre de l’âme sombre à encore ecrit un roman profondément noir, ecrit avec le sang et la rédemption d’êtres pris dans un engrenage infernal les menant à leur perte. Cressida, « l’intelligente » qui se sent mal aimé, Bret, l’ancien combattant qui est en quête de pardon pour ne pas avoir dénoncer des actes criminels au sein de son ancienne unité, souffrant de stress post-traumatique, revenu de la guerre abîmé physiquement et psychologiquement, les familles qui se battent contre la douleur de la perte d’un être cher, les corps et les esprits bouleversés, abîmés et irrémédiablement changés. Les différentes stratégies de defense que l’humain trouve pour supporter l’insupportable. 
Un livre profond, multiforme, à la fois peinture de la société américaine, de la situation et de la prise en charge de ces enfants de la patrie revenus abîmés. Thriller, genre qu’affectionne Oates, enquête sur une disparition. Ce n’est pas un livre où le sourire vous effleurera les lèvres, un roman qui vous secouera l’âme et fera réfléchir certains sur la peine de mort, l’emprisonnement et le traitement que l’on inflige à nos détenus. 
Un livre à lire absolument ! Un livre qui hurle et dénonce une certaine société américaine de va-t-en-guerre et où la  peine de mort reste une solution contre les maux qui la rongent.
A vous de découvrir la petite ville de Carthage.. Bonne lecture ! 
A noter la sortie du nouveau roman de Joyce Carol Oates Daddy Love, éditions Philippe Rey et la sortie aux éditions Point de Maudits

Une réflexion sur “Visitons Carthage, la ville qui sacrifie ses enfants.

  1. Je viens tout juste de terminer « Daddy Love ». Après une petite pause, mon prochain Oates sera  » Carthage ». Pour ce que tu en dis, et pour ces 72 pages qui m’intriguent vraiment!

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