Quarantaine

En quarantaine, je me traine sur mon lit. Allongé le regard posé sur le plafond, je cherche le fond..

Le fond des choses, au fond de moi où tout les mots prennent leur source, où tout les maux se nourrissent au banquet de la rancœur que mon âme recèle… En quarantaine bien sonnée, l’heure est à l’introspection..

Je me retrouve prisonnier de moi-même. Ce Moi que j’ai construit tout au long de ces quarante années. Il est aujourd’hui une construction imparfaite, je le sais, une vulgaire étude de cas d’un étudiant en architecture. Celui qui m’a imaginé devait être un piètre élève, vu le nombre de malfaçons dans le bâti. Je ne suis que le fruit d’un démiurge voulant sûrement s’amuser avec un peu de glaise, je ne suis qu’une sorte de Golem pourvu et ce n’est pas commun d’une âme, d’un coeur battant et doué de raison.
Enfin presque doté de tout ce qu’il faut pour être humain, sauf mon incroyable incapacité à aimer. Par peur de ne pas être aimé en retour..

Égoïste, sûrement. Peureux, sincèrement !

Lutter pour être aimé, combattre pour être reconnu. D’ailleurs n’est-ce pas un peu prétentieux que vouloir être reconnu, apprécié des autres… Est-ce si essentiel que ce miroir, ce regard de l’autre nous apprécie ?

Je le pense, nous n’existons réellement dans le regard de cet Autre, aimé, ami ou autres formes d’interactions sociales humainement possibles.

L’esprit embourbé dans cette boue existentielle, de cette glaise matière à guérison.

Pourquoi être quadra change t-il notre perspective de la vie ?

Pourquoi ce nombre crée t-il une béance dans notre chemin de vie ?

Quadragénaire, unissons nous ! Vivons !
Que me reste-t-il à construire ? Une famille, une maison, une carrière professionnelle? Tout cela est fait, j’ai une famille que je croyais idéale, coincé par un crédit immobilier- encore 20 ans- et je me réveille tout les matins en me disant que cette vie ne me suffit plus.

Les hommes mêmes adultes resteront toujours des adolescents. Nos femmes le savent mieux que nous-mêmes. C’est grâce à elles que beaucoup de quadra reviennent à la raison.

En quarantaine la raison m’a quitté, la passion de la vie a résonné à mon oreille. Envie d’une autre vie.

J’ai tout foutu en l’air, la maison d’abord.
Rien ne me plaisait là dedans, la décoration choisie par ma femme, l’emplacement, les voisins idiots et leurs idiot de gamins ! Toujours à être invité par ma femme – encore elle – pour tenir compagnie à ma fille qui s’en tape complètement tellement attirée par sa petite amie du moment. Mais chut, ma femme ne le sait pas, ou feint de ne pas le savoir. Sa fille homosexuelle et son fils incapable de ne penser qu’à une chose le sexe féminin. Un gamin digne de son père celui-là, je t’aime mon fils. Ma fille, je l’adore bien sûr. Cela me laisse toujours un peu perplexe de lui trouver une excuse quand elle dort chez sa petite amie du moment. Sa mère croit qu’elles révisent, pauvre idiote, cela te ferait vraiment mal que ta fille préfère caresser des seins, se fondre dans les bras de son amie, de se coucher sur elle nue et d’aimer ce contact. Ce peau à peau tant important à deux êtres pour se connaître et s’aimer..

Ah ma femme que j’aime, enfin que j’aimais. Oh je ne sais plus, j’ai tellement l’habitude qu’elle soit là que je ne sais même plus si son absence me rend triste. À vrai dire, je suis un peu honteux de dire cela, j’aime quand elle est absente.. C’est tellement inhabituel que s’en est délicieux..

Un couple c’est le remède à la solitude, un dispositif médical contre la peur d’être seul.. Je suis un grand névrosé, en écrivant ces quelques lignes je m’en rend compte.

Une présence, sa présence !

Je crois que j’ai besoin de sa présence pour avoir l’illusion d’être. Oui c’est cela, juste savoir que je suis utile, que j’ai une mission : être là en bon chef de famille, merci l’héritage paternel.

Est-ce suffisant ? Le bonheur d’un homme tient à cela ?

Et c’est quoi le bonheur d’un homme qui a tout… Je fais parti de ces privilégiés qui ont tout dans la vie pour être heureux mais qui cherchent d’avantages.

Je ne suis qu’un consommateur de bonheur, un drogué de la vie facile, de l’extase que nous promettent les sciences, la technologie.. Mon dealer préféré, mon incapacité à supporter la frustration.

J’ai dit oui, à la Mairie, au choix des prénoms de mes enfants, j’ai supporté sans rien dire mes beaux-parents, les amis de ma femme. Je n’ai rien dit quand son corps a changé, que son humeur s’est assombrie. Le corps des femmes est d’une nature ingrate, elles peuvent donner la vie, supporter des douleurs atroces de l’accouchement, de leurs règles. Elles sont en cela supérieures à bien des hommes, mais comment expliquer qu’elles ne supportent pas de laisser un pot de Nutella à moitié plein. Consciencieuses, elles le vident et se le reproche amèrement, au début. Et puis au fil des années quand elles sentent le regard un peu moins rempli de passion, le pot de pâte à tartiner remplace le délaissement. Un emplâtre d’amour, un cataplasme pour soulager la douleur de la solitude. La sylphide aimée se transforme en une inconnue aux formes peu désirables.

Oui je sais, cruel. Vous avez trouvé le bon mot. Je suis cruellement insatisfait de ma vie d’homme !

Cruel ?

Mais je ne le suis pas, je ne la supporte plus. Elle ne me suffit plus, j’ai envie de seins ferme, de hanches fines, de cuisses fermes et de désir. Et de bander de nouveau pour une femme ! D’avoir une élection rien qu’à l’évocation de sa peau, de son regard,de la sensation de ma main sur son corps. Bander comme un bras d’honneur à la vie.

Oui, j’ai envie de ressentir du desir ! Un desir fou, puissant, priapique !

Je croyais avoir résolu mon problème de frustration. J’ai pris une maîtresse.

Et puis une voiture puissante, un bolide hormonal, un moteur dopé à la testostérone !

Quelle belles sensations de passer la première et de sentir cloué au siège.. Putain c’est se sentir vivre.. À bout de souffle, à bout de raison, à la folie.

Vivre, j’ai bien vécu. Rassurez vous, je ne suis pas mort, ni dans un état suicidaire ou atteint d’une maladie incurable. Non, depuis quelques temps, j’ai l’impression d’être le fantôme de moi-même, un ectoplasme hantant ma vie. Je vis, je ris, de moins en moins souvent, j’ai de plus en plus de mal à supporter les situations qui se sont établies sans que j’ai eu une quelconque influence dessus. Je crois que j’ai cessé de me battre, que le confort a tuer ma vitalité.

Est-ce cela être à mi-chemin de la vie? Est-ce cela la quarantaine ? Perdre ces illusions, ce rêve d’une vie meilleure, au détriment d’un confort gagné grâce à un travail honnête !

Je vomis ma vie présente, j’envie ma révolte qui m’habitait avant d’être un mari, un père..

Mon infidélité, ma fontaine de jouvence de maîtresse me redonne cette terrible envie de me battre. Au lit, c’est une combattante. L’avantage de prendre une femme plus jeune… Nos ébats sont toujours synonymes de combats, nous laissant épuisés, assoiffé, animé d’une faim terrible l’un de l’autre.
Je n’eprouvé pas d’amour pour cette femme, je ne veux que son corps.

Malgré tout, il me manque toujours quelque chose, le temps..

Je crois qu’à la quarantaine le temps s’accélère, la mort approche à grand pas..

Et j’ai la trouille d’avoir a regretter ma vie. La sensation est tellement forte qu’elle m’étouffe. La quarantaine est noeud autours de notre gorge, le temps en est la corde à laquelle nous sommes suspendus.

Le bourreau est appelé, la question est de savoir quand il va venir..

Je ne quitterai probablement pas ma femme, l’habitude.. Je ne laisserais pas le désir s’enfuir encore de ma vie, le sexe sans engagement, sentir un corps plus jeune, plus ferme.

Sensation de revivre une jeunesse qui s’obstine à me fuir..

Mon psychiatre m’a conseillé d’accepter le vieillissement inéluctable de mon corps. Je voudrais juste savoir si lui a envie de dégénérer. Vieillir, c’est être dans la salle d’attente de la mort à regarder ses amis, les êtres qui vous sont chers, mourir ou devenir séniles.. La sapience voudrait que je l’accepte, mon humanité le rejette.
Je rejette les belles images de ces vieillards heureux et encore animés d’une envie de vivre passé quatre-vingt ans. Je leur laisse, le bonheur de la joyeuse vieillesse, je préfère partir tôt. L’avantage de partir tôt et de n’emmerder personne avec nos problèmes de vieux. Mes enfants et moi n’ont pas envie de me supporter vieillissant ! Je ne suis pas un poids, une épée de Damoclés menaçant de tomber sur le porte monnaie de mes rejetons. Et puis, sincèrement la dépendance n’est pas faite pour moi.. Je me révolte quand je dois patienter dans un supermarché, alors attendre qu’on daigne me laver, une aide-soignante qui me racontera sa vie familiale merveilleuse dont je me fous éperdument. Non merci, je décline poliment l’invitation ! les fuites urinaires et leurs cortèges d’odeurs nauséabondes ! Les couches que l’on nomme protection pour ne pas infantiliser. Manger de la bouillie infâme, je préfère bouffer les pissenlits par la racine, je suis sûr que je serai un engrais bio de toute première qualité ! Les morts levaient vos vers et trinquons !

La sénescence n’est pas pour moi, pas maintenant, inenvisageable.

Vous me direz « fuite en avant », je vous répondrai « je m’en fou, laissez moi tranquille .»

Je suis comme un malade gravement atteint d’une maladie incurable : la sénescence et sa compagne, la mort. Je suis en quarantaine de peur que je ne propage cette maladie à mon entourage.

En quarantaine, allongé sur mon lit en pensant à la nuit dernière ou sur mon sexe tendu, une déesse était posée, ou l’espace d’un moment de pure jouissance, la vie à regagner en puissance.
Dans une explosion orgasmique, je me suis senti à nouveau jeune et vivant..

5 réflexions sur “Quarantaine

  1. La quarantaine…je la bis aussi. Mais j’en ai décidé des modalités. Quitter une vie morne. Évidemment elle n’est pas plus simple cette vie, mais on se doit de ne pas s’enfermer dans nos habitudes mornes d’un couple mort.
    Joli texte, jolis mots. Bravo.

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