«Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle.» en 2084…

Mise à jour du jeudi 29 octobre 2015 

Ce jour, 2084 a été couronné par le Grand prix du roman de l’Academie Française 2015. Prix attribué conjointement avec Les prépondérants de Hédi Kaddour. C’est une première qu’il y est deux auteurs ex-aequo et present sur les listes du Goncourt. Il est à noté que Ce cœur changeant de Agnès Desarthe ( Prix Littéraire du Monde 2015) faisait parti de la sélection pour la récompense finale.

Après son éviction, de la liste des cinq romans du Goncourt et à la surprise générale des spécialistes de la littérature française, mardi 27 octobre. Boualem Sansal est enfin récompensé d’un prix prestigieux. 

Notons aussi qu’il est toujours en course pour le Prix Femina. 

Encore une bonne raison de lire ce roman et de découvrir cet auteur magnifique doublé d’un homme aux prises de positions bien tranchées.

Je vous propose de lire Ici l’interview qu’il a donné au journal Le Monde paru ce soir. Le sujet en est le rapport de l’islam et son roman 2084, taxé d’islamophobie.

Sur l’auteur

Boualem Sansal vit à Boumerdès, près d’Alger. Il a fait des études d’ingénieur et un doctorat en économie.

Il était haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie algérien jusqu’en 2003. Il a été limogé en raison de ses écrits et de ses prises de position.

Son premier roman, Le serment des barbares, a reçu le prix du premier Roman et le prix Tropiques 1999.

Son livre Poste restante, une lettre ouverte à ses compatriotes, est resté censuré dans son pays. Après la sortie de ce pamphlet, il est menacé et insulté mais décide de rester en Algérie.

Un autre de ses ouvrages, Petit éloge de la mémoire est un récit épique de l’épopée berbère.

Boualem Sansal est lauréat du Grand Prix RTL-Lire 2008 pour son roman Le Village de l’Allemand sorti en janvier 2008.

En juin 2012, il reçoit le prix du Roman arabe pour son livre Rue Darwin, avec l’opposition des ambassadeurs arabes qui financent le prix.


Le 13 juin 2013 l’Académie française lui décerne le grand prix de la Francophonie, doté de 20 000 euros.

Boualem Sansal est également connu pour ses propos critiques envers toute forme de religion, et l’islam en particulier : « La religion me paraît très dangereuse par son côté brutal, totalitaire. L’islam est devenu une loi terrifiante, qui n’édicte que des interdits, bannit le doute, et dont les zélateurs sont de plus en plus violents. Il faudrait qu’il retrouve sa spiritualité, sa force première. Il faut libérer, décoloniser, socialiser l’islam. »


2084- La fin du monde est son dernier roman paru en août 2015 aux éditions Gallimard.
 

La der

L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, « délégué » de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaitre les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.

Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion.

 

 

 

Entre les lignes

Plongeons nous dans l’Empire de L’Abistan et découvrons le nouveau roman de Boualem Sansal, 2084 – La fin du monde.

Au sommet d’une montagne, au fin fond d’une province de cet empire, il y a un sanatorium où essaye de guérir de la tuberculose, Ati un jeune abistanais de trente ans. Dans ce lieu de perdition, Ati écoutera les récits des autres patients, des voyageurs qui viennent y trouver refuge. Il entend d’autres langues, il entrevoit dans ces conversations murmurées, la possibilité d’un autre mode de vie, un autre monde : La frontière. Derrière ce mythe se cacherait le monde d’avant, le « monde d’hier » comme aurait écrit Stefan Zweig qui se suicida pour échapper au nazisme.

« la route interdite !… La frontière!… Quelle frontière, quelle route interdite? Notre monde n’est-il pas la totalité du monde? Ne sommes-nous pas chez nous partout, par la grâce de Yölah et d’Abi? Qu’a-t-on besoin de bornes? Qui y comprend quelque chose?»

Curiosité, le mot terrible qui conduit fatalement au Doute. Ati se met à douter des préceptes inculqués par le livre sacré  » le Gkabul. » Sa conscience s’éclaire, car dans tout roman dystopique, il faut toujours un personnage qui remet en question l’ordre établi. La quête de vérité d’Ati commence.

Mais qu’est-ce que l’Abistan ? De quel ordre parle t-on ?

L’Abistan est un empire dictatorial basé sur le fondamentalisme religieux musulman. Il est né après « le grand Char», la dernière guerre sainte. Après la victoire, l’histoire du XXieme siècle est radié, les anciennes croyances interdites, les langues abandonnées au profit d’une nouvelle « simplifiée ».

Un Dieu unique, Yölah et son tout puissant « délégué » Abi. La langue a été simplifiée, les vêtements simple et uniforme. L’uniformisation est poussée à l’extrême jusque dans les assiettes.

La vie est rythmée par les neufs prières journalières obligatoires, les différentes fêtes religieuses, le travail, les nombreux pèlerinages et bien évidemment une police omniprésente et omnisciente crainte par les habitants. Une Armée puissante, un gouvernement inaccessible avec à sa tête un être doté croit-on de pouvoir magique.

Dans la veine des romans dysoptiques tels que 1984 de Orwell, Fahrenheit 451 de Bradbury ou le meilleur des mondes de Huxley qui sous couvert de la fiction critique le nazisme, le stalinisme qui a l’époque effrayait l’opinion publique. Sansal reprend les mêmes codes, une société post-apocalyptique, dictatoriale où la quête du bonheur est impossible, mais il l’encre dans notre actualité. Et quelle est le fait, le mode de vie qui effraie l’opinion: la Charia, l’extrémisme, le fondamentalisme religieux musulman incarné depuis des années par des cellules terroristes jusqu’à ce pseudo état « Daesh ».

Dans une interview donné au journal Libération, Boualem Sansal nous explique que l’Abistan existe déjà,


« Sa mise en chantier a commencé il y a cinquante ans. L’Abistan a aujourd’hui des leaders reconnus. Les Frères musulmans avaient en quelque sorte montré la voie d’un monde parallèle, celui d’un monde islamiste. Il fonctionne remarquablement d’un bout à l’autre du monde musulman, avec ses chaînes d’information et ses réseaux bancaires.»


Cet auteur, engagé toujours interdit dans son propre pays, traité d’islamophobe dans certains pays arabes sait de quoi il parle. Il a connu l’Algérie et le FIS, où pour survivre il fallait choisir entre soutenir un gouvernement au relent dictatoriaux et le Califat voulu par les fous d’Allah. Il a choisi la liberté, a milité avec des amis intellectuels pour les droits de l’homme dont certains ont été Assassinés.

Tout a été dit ou presque sur ce roman, encensé par certains et haïs par d’autres lecteurs ou critiques. Il ressort de tout cela, et c’est une évidence que ce roman ne laisse pas indifférent. Toujours en lice pour le prix Renaudot et le prix Goncourt, Boualem Sansal a écrit à mon sens un livre profond, avec une écriture poétique. Il pose et repond à des questions philosophiques comme la Vérité, la Liberté, le Temps, l’Éternité, la Soumission, ce qui rend parfois la lecture de ce roman ardue et peut-être un peu ennuyeuse par moment, c’est aussi le mode de vie abistanais qui est comme cela.

Roman initiatique aussi où un habitant misérable, Abi, va découvrir les arcanes du pouvoir, et découvrir le véritable Abistan et ainsi perdre de son innocence.

2084- la fin du monde est un roman multiple qui contient plusieurs niveaux de lecture, il ne faut pas seulement le réduire à une critique bête et méchante d’une religion souvent associé à une triste actualité. D’ailleurs, je dois le confesser, amis lecteurs que j’ai eu peur que Sansal en soit réduit à surfer sur l’actualité pour rafler un Prix littéraire ou augmenter les ventes de son roman. J’ai réfléchi à ce qu’avait déjà écrit, dit dans différentes interviews cet auteur courageux que j’aime lire, et mon hésitation première à été balayé.
«La religion me paraît très dangereuse par son côté brutal, totalitaire. L’islam est devenu une loi terrifiante, qui n’édicte que des interdits, bannit le doute, et dont les zélateurs sont de plus en plus violents. Il faudrait qu’il retrouve sa spiritualité, sa force première. Il faut libérer, décoloniser, socialiser l’islam. »
J’affirme, chers lecteurs et lectrices que ce nouveau roman est un très bon roman, méritera t-il le Goncourt ? On s’en fou !

Lire Sansal c’est un moment unique, une plume libre et combattante contre toutes les formes d’obscurantisme et de son «prophète», l’ignorance.


«l’ignorance domine le monde, elle est arrivée au stade où elle sait tout, peut tout, veut tout.»


Bonne lecture et n’oubliez pas de douter ! Le doute est la première étape de la conscience.