Une vie qui s’enfuit 

  

Le goût métallique du canon de ce mot pistolet était encore présent dans sa bouche quand pour la première fois elle dût le répéter pour le croire, pour lui donner une vie, une consistance, pour l’habiter, s’y habituer. Pourtant, elle s’était rincée plusieurs fois la bouche, brossée les dents avec le dentifrice le plus fort qu’elle ait pu trouver. 

Assise sur une chaise, elle contemple le ciel lourd de nuage épais. La pièce comme la voute céleste l’étouffait. Le regard perdu dans un voyage intérieur, elle était dans le puit d’elle-même, au fond d’un gouffre, comme un spéléologue elle essayait de comprendre, de déchiffrer les différentes strates de sédiments de sa vie. Dans cette caverne d’incompréhension, la panique, la peur et la colère se livraient une guerre impitoyable, la laissant sans force, vide de sentiments… 

« Je suis comme prise en otage par la malchance. Je n’ai jamais eu de chance aux jeux, moi ! » surprise par sa voix cassée par l’émotion. Respirer comme lui avait appris sa prof de yoga pour retrouver un semblant de sérénités. « Fermer les yeux et respirer tant que je le peux», les pensées sont parfois traîtresse, cette idée annihila tout ses efforts de concentration et la panique reprit ses droits. 

Les yeux allant d’un point à un autre de la pièce cherchant désespérément un point pour se fixer, la respiration qui s’accélère, le cœur bat trop fort, les idées se bousculent dans sa tête. De la peur de mourir à l’espoir de survivre, avoir la force de tenir quand tout s’écroule, quand on est à genoux avec un pistolet sur la tempe, entendre le barillet tourner, attendre le déclic. Fermer les yeux… Il avait joué avec elle… « Tu es content de toi ! Hein ! Connard! », le silence lui répondit. 

L’odeur, la sensation toujours présente, ces mots lâchés. Les yeux dans les yeux, un face à face sans mensonge. Un résultat, une analyse en profondeur. « Nous nous sommes tout dit, sauf l’essentiel, ce sentiment d’immense gâchis. » 

Les mots étaient choisis, l’échange fut courtois, polis extrêmement intéressant et instructif. Et pourtant, il y a eu un mot qui a fait tout déraper. Un petit mot, comment si peu de lettres contiennent autant de peur, de frayeur ? 

«Six petites lettres dans la bouche de celui qui est censé prendre soin de moi, qui me connaît si bien, à qui j’ai confié bien des secrets, s’arrêtent dans mon esprit, s’y accroche si fort. Mon cerveau est pris dans les six tentacules de ce mot. C’est tout à fait ça, six lettres comme autant de tentacules qui enserrent mon esprit jusqu’à ce que la mort vienne. Mort cérébrale à cause d’un mot pieuvre.

Et maintenant que ce mot est là, qu’il me l’a donné comme on donne une dose létale de médicaments à un mourant, qu’il m’a euthanasié avec ce vocable poison, que dois-je faire?», elle entendit sa voix en écho et se mît à rire, à se moquer d’elle-même qui parlait fort et haut se faisant la conversation. Mais à qui pouvait-on en parler ? 

À son Ex-mari, quand il viendra vendredi soir prendre le petit pour le Week-end ? Comment lui dire ? Que lui dire ? Il posera un tas de question, m’accusera de dissimuler des informations , demandera des preuves ! Il faut en plus que je lui donne des preuves à lui ! Lui qui m’a abandonné pour une autre ! Qui me laisse me débrouiller toute seule, avec mes peines, mes joies et les questions du petit ! Il devrait plutôt s’excuser de m’infliger tant de souffrance. C’est de sa faute, si j’en suis là ! 

Mais au fait ce mot, c’est quoi ? Un mystère ! Il lui fallait comprendre, décrypter ce nouveau venu dans son vocabulaire. Elle chercha du regard son ordinateur portable, ne le trouva pas du regard, panique..

Elle se leva précipitamment de sa chaise, la renversant et trébucha sur un jouet. il fallait qu’elle sache tout de suite, un besoin impératif. elle entra dans le salon comme une furie, soulevant les coussins du canapé, jetant à terre les magazines qui étaient sur la table basse, rien ! vite la salle a manger, la table, un regard suffit, il était là, posé tranquillement dessus. elle ne le prit pas, elle le saisi violemment, ne prit même pas la peine de s’assoir pour ouvrir sa session. Le navigateur internet mit beaucoup de temps a s’ouvrir, ce qui lui mit les nerfs encore plus a vif. Elle tapait du poing sur la table, piétinait, trépignait. La page de Google, enfin. L’information a portée d’un clic, elle sourit, se détendit un peu. elle hésita sur les termes de recherche. « Que mettre, punaise qu’est-ce qu’il m’a dit déjà ? » Il n’y a même pas cinq minutes le mot lui vrillait l’esprit comme une migraine, et là rien ! Le mot avait disparu ! 

« Concentre toi ! fais un effort ! », elle ferma à nouveau les yeux essayant de contrôler sa respiration, pour trouver les mots exacts, de retrouver cette conversation, ce mot poison qui elle en était sûre maintenant lui brouillait l’esprit, le venin faisait son oeuvre. Bientôt, on la trouvera gisant inconsciente devant son ordinateur et cette maudite page google et son champ de recherche vide. Elle s’assied en tirant violemment la chaise, les yeux maintenant grand ouvert sur son écran, s’encourageant mentalement a trouver le terme exact qui la ronge. La concentration la fuit, elle a tellement de choses à penser, à régler et si peu de temps. Il faut qu’elle pense à elle d’abord ! Non je ne peux pas, et le petit. Quelle espèce d’égoïste je suis devenue tout d’un coup. Que va-t-il devenir? son père va s’en occuper, c’est sûr! Enfin j’aimerai le confier à ma mère plutôt, ce serai plus sage. Et puis après je le reprendrai comme avant. Oui c’est ça, ma vie d’avant. Mais d’abord il me faut combattre, ne pas baisser les bras, m’armer de courage. Hauts les cœurs ! Pour lui, pour moi , je dois être forte. 

Euphorie du désespoir d’une prisonnière qui entrevoit la possibilité d’un échappatoire. Juste la possibilité d’un avenir meilleur, d’une chance. Elle ne demande pas plus, une petit sourire du destin.

«Et si enfin dans ma vie, je pouvais compter sur quelqu’un, juste me reposer sur une personne, je suis si épuisée! Si je pouvais en parler là tout de suite ! Qui va m’écouter ? Qui peut me comprendre? » la question resta sans réponse, raisonna dans la pièce où elle se trouvait, désespérément seule. Le courage l’abandonna soudain, la solitude remplit les veines de son corps et chasse l’espoir de son esprit.

L’euphorie est passée laissant la place a la triste réalité de sa situation de mère divorcée, une vie privée d’amour. Un choix fait depuis son divorce, elle ne voulait plus d’homme dans sa vie, sa volonté est respectée à tel point qu’il n’y a personne sur qui compter. Elle a bien des copines, des gens qu’elle prend pour des amis faute de mieux, elle le sait. Elle fait avec. Mais aujourd’hui, elle a vraiment besoin d’une épaule pour poser sa tête, une main qui lui caresse les cheveux, machinalement elle ferme les yeux et se passe les mains dans les cheveux, doucement comme si elle était caressée, un sourire s’esquisse, un soupir s’échappe de ses lèvres.

Elle repense à sa vie aux heureux événements, aux tristes aussi. À ces occasions ratées et à toutes ses promesses non tenues. Ne jamais regretter, toujours aller de l’avant. Toujours devant l’écran de son ordinateur portable, elle revisite ses moments de joies, de peines. La panique du début l’a quitté, la mélancolie a pris toute la place. 

Elle souffle, s’étouffe, rit, les yeux parfois rougis devant le film qu’elle déroule dans son esprit. 

Le tintement d’un mail la sort de sa rêverie. Une pub pour une marque de lingerie. Rien de grave, si ce n’est qu’elle a retrouvé le mot, « oui ça y est !» par association d’idée. Elle espère l’avoir orthographié correctement, ce n’est pas son fort les mots. Elle préfère les silences. Inscrit dans les champs de recherche, ce mot est toujours aussi anxiogène. 

Le nombre de pages internet consacrées à son sujet est impressionnant, vertigineux. «Tant de pages qui traite de ça ? » . Elle ne sait par où commencer. Elle clique sur un lien d’une encyclopédie en ligne, lit la définition. Enfin, elle sait qui il est ! Elle a du mal à lire, entre deux larmes, elle se penche sur le moyen de s’en débarrasser. Le vertige recommence, les entrées sont si nombreuses. Par où commencer ?

Absorbée par ses recherches, elle n’entendait pas son portable sonner, ni le signal du répondeur. Elle consultait un nombre incalculable de pages, elle faisait le tri. Informations sûres, rigolotes, idiotes, aberrantes et parfois dangereuses. Elle consulta l’heure, stupéfaite d’être restée si longtemps devant son écran et de n’avoir pas fait le quart du tour du sujet. 

Elle était pressée pourtant, mais la tâche nécessitait plus de temps qu’elle ne pouvait en donner. Elle leva les yeux de son écran. Elle en avait appris des mots nouveaux, parfois réconfortants, souvent angoissants. Google n’avait pas répondu à la question qui la taraudait « Pourquoi ? Pourquoi moi? Je mène une vie saine, je ne fais de mal à personne et pourtant je suis…», elle ne voulut pas finir sa phrase, ne pas se définir, ne pas se voir dans le miroir d’un mot, d’une étiquette. Elle se leva pour se dégourdir les jambes et tourna en rond dans sa salle à manger. Ses talons claquaient sur le parquet, c’était le seul bruit audible de cette maison. Toujours le poids de la solitude qui lui écrasait la poitrine l’empêchant de respirer. Elle appuya la tête contre la fenêtre. Dehors la pluie tombait fort, personne dans les rues. Même la vie avait désertée son quartier, elle n’allait pas tarder à partir de cette maison aussi. Elle s’était résigné encore une fois. « Un défaut qu’il faudrait corriger ! », elle s’était faite à l’idée de perdre l’homme dont elle était éperdument amoureuse, de voir sa famille déchirée, son fils trimbalé d’une maison à une autre un Week-end sur deux, la moitié des vacances. Elle s’était même habituer à faire l’amour avec d’autres hommes que son mari, sans grandes convictions, juste pour un peu de chaleur humaine, quand son fils était chez son père et que la maison résonnait du vide de son absence. Elle avait fait son maximum pour accepter et se soumettre à son destin. « Ce combat est perdu d’avance. Je n’ai pas la force. Je suis sûre que si on m’enlève un petit bout, cela ne repoussera pas ! » à cette pensée, le sourire lui revint. 

Elle tourna la tête vers son écran d’ordinateur, le mot était toujours inscrit, menaçant.

Une idée lui traversa l’esprit et si elle partait en voyage, loin. Une destination lointaine peut-être qu’il ne la suivrait pas. Partir, fuir était peut-être la solution pour fuir cette ombre et pourquoi pas prendre un peu de plaisir. Elle avait lu que le moral était très important dans cette situation, que les pensées positives étaient nécessaires. Elle avait encore de l’espoir, il fallait penser positif et rien que du positif, éloigner les ondes négatives, les personnes négatives. Et comment ? En partant ! En fuyant ! Seule solution raisonnable ! 

Elle couru dans sa chambre, et commença sa valise. Elle prit un soin particulier à ranger ses affaires. Elle décida de ne prendre que des tenues d’été. « Il faut toujours voyager léger » , riant de sa réflexion tout en mettant les maillots de bain et autres tenues d’été dans sa valise. Pas la peine de prendre le téléphone, ni l’ordinateur. «Mais comment je ferai pour contacter mon fils ? Je ne lui parlerai qu’une fois la menace écartée ! Sage décision». Son monologue intérieur fut interrompu par la sonnerie du téléphone qu’elle ignorât, ne daignant même pas jeter un œil dessus. « Pas de mauvaises ondes ! Et cela commence tout de suite» hurla t-elle en fixant le téléphone d’un œil mauvais. Sidérée par sa réaction, elle s’écroula sur son lit, se prend la tête dans les mains en pleurant de rage, de peur, de tout ce qu’elle ne sait pas hurler. Des sanglots qui lui soulèvent si fort la poitrine qu’elle manque de vomir, elle convulse de malheur. Son cœur est brisé en deux morceaux qui la tiraillent, son cœur de mère qui réclame à corps et à cris le contact de son enfant, le cœur d’une femme seule qui ne réclame qu’un peu de compassion. 

Que de sentiments contradictoires s’affrontant avec la force d’un fleuve essayant d’envahir l’océan. 

Toujours étendue sur son lit, la crise de larmes passée, elle réfléchissait aux conséquences de sa fuite. Pesant le pour et le contre, indécise comme souvent. Mieux valait affronter cette hydre seule que se donner en spectacle, lamentable loque humaine devant ses quelques proches et surtout son fils adoré. « Il n’a que cinq ans ! Il ne comprendra pas mon combat, ne verra que sa mère torturée sous ses yeux ! Il ne mérite pas ça . Personne ne mérite de voir un proche torturé de la sorte! » 

Elle se réfugia dans cette certitude pour justifier sa fuite aux yeux de son fils. La conscience tranquille, elle s’endormit une heure. Le combat intérieur qui commençait, cette guerre intestine l’usait deja un peu. Elle avait lu le mot Régénération, Tissus sain, Primaire. Elle les avait traduit en espérance, ce vocable maintenant lui appartenait comme le choix de résister ou de partir..

Elle se leva, récita mentalement comme un mantra les mots nouveaux, comme on récite une prière pour combattre un démon. Ce n’était plus une question de courage ni de volonté, elle était en sursis, elle avala sa salive péniblement, et envoya un simple SMS à son Ex-mari, un simple mot de six lettres. 

Elle jeta le téléphone sur le sol où il se brisa, elle prit sa valise et partie dans un claquement de porte, le seul son qui restera dans cette maison.

Le seul témoin était l’ordinateur qui était resté allumé, avec sur l’écran de l’ordinateur la dernière recherche effectuée sur Google. 

Son Ex-mari, ne pouvait quitter l’écran de son portable des yeux, les mots s’imprimaient dans son cerveau.

Au désespoir, l’hydre avait fait une nouvelle victime, une famille de plus.

Les mots « Cancer et suicide assisté » étaient toujours inscrits sur l’ecran du MacBook ainsi que le nombre de page si référent. Vertigineux.