Une mère sublime tombant dans l’abîme, « «Tu te souviendras d’Ofer, tu te rappelleras sa vie, toute sa vie, n’est-ce pas ?»

Une femme fuyant l'annonce, un plaidoyer pour ne pas oublier que

«ce pays devait être à l'origine une aventure spirituelle»


Sur l'auteur

Né à Jérusalem en 1954, David Grossman est l'auteur réputé de nombreux romans abondamment primés et d'essais engagés qui ont ébranlé l'opinion israélienne et internationale.

David Grossman

Il s'est rendu célébre par sa première œuvre, « Le Vent jaune », où il décrivait les souffrances imposées aux Palestiniens par l'occupation de l'armée israélienne pendant la première intifada . Cet ouvrage lui vaudra l'accusation de trahison par le premier ministre de l'époque, Yitzhak Shamir.
Ses livres ont été traduits dans de nombreuses langues.
En 1984, il remporta le prix du Premier Ministre pour une œuvre créative et était considéré comme candidat au Prix Nobel de littérature.
En 2010, il a reçu en Allemagne le prix de la Paix des libraires allemands. David Grossman est officier de l'ordre des Arts et des Lettres.
« Une femme fuyant l'annonce », a été couronné par le prix Médicis étranger 2011 et le Prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2013.

David Grossman vit à Mevasseret Zion, près de Jérusalem. Il est marié et père de trois enfants, Jonathan, 28 ans, Ruth, 18 ans et Uri, qui a été tué au combat le 12 août 2006 au Liban, peu de temps avant son 21e anniversaire.


La Der

Ofer, mon enfant, nous irons ensemble à la frontière palestinienne. Tu rejoindras le camion militaire et je partirai sans me retourner sur les chemins de Galilée, avançant toujours, jusqu'à ton retour. Je n'irai pas seule. Avram, mon amour de jeunesse, sera avec moi. Je lui parlerai de toi, de tes colères, tes silences butés, ton sourire et tes sanglots. Ofer, mon enfant, reviens-moi.


Entre les lignes


Il y a des romans dont il est difficile de résumer les émotions qu'ils ont suscité car leurs puissances nous autorise aucune analyse ! L'âme, le cœur, le corps sont pris comme happés par les mots, le texte. La plume réussi cette virtuosité d'atteindre et de griffer notre cœur autant que l'est celui des personnages. Alors c'est l'âme et le cœur écorchés que j'écris cet article.

Une femme fuyant l'annonce fait partie de ces textes forts mêlant l'actualité pour en faire une œuvre fictionnelle forte, tout en critiquant la politique d'un pays. Pour un écrivain, ce servir d'une fiction pour révéler l'horreur d'une situation n'est pas une nouveauté stylistique, dans le cas de David Grossman cela devient un véritable chef-d'oeuvre.

Il est à noté que ce livre à été écrit pendant que son fils de Vingt ans servait au Sud-Liban et que pendant cette mission il a perdu la vie.

«Avant la mort d'Uri, je disais les mêmes choses avec la même passion. Il y a vingt ans, je lançais les mêmes cris. Je n'ai pas voulu tomber dans la vengeance ou le désespoir, ni m'inventer je ne sais quelle stature de héros ou de missionnaire. Ce que j'ai vécu est horrible mais nous partageons tous cette même insoutenable proximité avec la mort. Ce risque-là, tout le monde le vit chaque jour.»

Le livre fut fini en 2007, après la période d'une semaine de deuil. Ce contexte à sûrement changé la dimension et la puissance de son texte.

Pour l'écrivain célèbre qu'est Paul Auster c'est « Un livre d'une force et d'une intensité extraordinaires, c'est LE chef-d'oeuvre de David Grossman.»

Le synopsis est simple, une femme israélienne, Ora, mère de deux garçons dépose son deuxième fils à son unité de combat. Ofer, a décidé après avoir effectué son service militaire de « rempiler » pour une mission dans les territoires occupés. Ora, décide de fuir son domicile, échapper aux messager de mort de Tsahal la toute pissante, espérant ainsi conjurer le sort et peut-être que par cette folle décision sauver la vie de son fils.

L'histoire est simple, mais la description des sentiments de cette mère qui emmène son fils vers une mort même incertaine est bouleversante. Ora est la personnification de toutes les mères israélienne confrontées à cette douloureuse obligation, dès la naissance de leurs enfant, elles s'exclame à voix basse ou à voix haute comme Ora devant le berceau d'Ofer « Et voilà, mon chéri, un autre soldat pour Tsahal!»

Tsahal consomme leurs enfant, telle une divinité, elles leur fait un sacrifice, leurs enfants. Beaucoup meurent en mission, aux différents check-point, les incursions dans les territoires occupés et autres missions de « sécurisations ».

Adolescente, Ora est amoureuse de deux garçons, Avram et Ilan, deux amis inséparables, deux futurs soldats de Tsahal en pleine période de  » la guerre des six jours » en 1967, ils ont Quinze ans. Á vingt ans les deux garçons effectuent leurs services militaires dans la même unité, la main d'Ora va changer le destin d'un homme, Avram va rester en mission pendant qu'Ilan part en permission. Avram pendant la guerre du Kippour va être prisonnier des égyptiens, torturé à mort, il est libéré à la fin de la guerre. Transformé en loque, dévasté par cette expérience, la vie d'Avram est changée, incapable d'éprouver des sentiments. Une vie gâchée par la guerre s'ajoute la culpabilité de ses deux amis qui vont tout faire pour l'aider. Uni par ce drame, les années passent, Avram semble aller mieux, tandis que le couple formé par Ora et Ilan est très mal en point après la naissance de leur premier enfant Adam. Avram et Ora redevienne amant, et de cet amour clandestin nait Ofer. Avram ne concevant pas d'avoir un enfant, refuse d'en entendre parler, refuse même de la revoir. Ilan et Ora se remettent ensemble élèvent Ofer et son grand frère Adam.

Avram, lui, disparaît de leur vie. Jusqu'à ce que Ofer décide de repartir en mission. Ora, s'enfuit de Jérusalem et enlève littéralement Avram pour l'emmener dans une randonnée. Le roman change de ton pour devenir une sorte de road movie, où Avram par la bouche et les souvenirs d'ora va faire connaissance de son fils Ofer. Il vont aussi se livrer à certaines confessions, sur ce qu'Avram a vécu pendant sa détention, ce qu'Ilan a fait pour essayer de le retrouver, et ce qu'Ora à été obligée de vivre.

Partage, compréhension, compassion, colère, révolte et enfin acceptation devant l'ordre des choses.

Alternant, les confessions,les dialogues et les pensées des personnages, Grossman nous décrit une société israélienne en proie à la peur, vivant en état de siège permanent. Des habitants en état d'alerte, tout le monde est suspect. Une société hantée par la mort de leurs enfants, et sous la domination de la toute puissante Tsahal.

Tsahal est devenue un mythe et les jeunes soldats inexprerimentés ses héros. Malgré les nombreux dérapages, les morts, Tsahal restent un des fondements de la société israélienne.

Roman engagé, critique mais aussi ode à la paix. Roman d'amour aussi, « Une femme fuyant l'annonce» recèle une force que je n'ai trouvé que dans peu de roman.

Les phrases sont ciselées avec art pour nous faire ressentir la terrible douleur de cette femme, une douleur qualifiée « d'uterine». Une culpabilité viscérale que les personnages tel qu'Avram et Ilan ressentent et que le lecteur ressent comme si elle était sienne. C'est peut-être là que réside la puissance de ce roman, faire sien les sentiments des personnages.

Dire que j'ai aimé ce roman est réducteur, je l'ai vécu. Au fil des pages, mon cœur fut tour à tour brisé, écœuré, joyeux. Vivre un roman est une expérience incroyable.

Vivez ce roman, partez en randonnée dans cette histoire et laissez vous envahir par tous ces sentiments !

Bonne et très bonne lecture à vous..