Enfin ! Ce cœur changeant d’Agnés Desarthe.. Le mien vous est acquis.. Prix Littéraire du Monde 2015.

Sur l'auteur

Normalienne et agrégée d'anglais, Agnès Desarthe est l'auteur d'une trentaine de livres pour la jeunesse, de neuf romans, d'un essai sur Virginia Woolf en collaboration avec Geneviève Brisac, et d'un récit consacré au double portrait de son grand-père et du pédagogue Janusz Korczak. Elle est aussi la traductrice de Loïs Lowry, Anne Fine, Cynthia Ozick, Jay McInerney et Virginia Woolf.

Elle a remporté le Prix du Livre Inter en 1996 pour son roman Un secret sans importance,

les prix Marcel Pagnol et Virgin/version Fémina pour Le remplaçant (paru en 2009), le Prix Renaudot des Lycéens pour Dans la nuit brune (L'Olivier 2010).

Elle est également lauréate des prix de traduction Maurice-Edgar Coindreau et Laure Bataillon, reçus en 2007 pour sa traduction du roman de Cynthia Ozick intitulé Les papiers de Puttermesser.

Lauréate du prix littéraire du Monde 2015 pour son dernier roman Ce cœur changeant paru en août 2015

Elle vit à Paris avec son mari et ses quatre enfants.


La der

« Face à la vie, elle avait la même impression que lorsqu'elle regardait par la fenêtre du train : si elle était dans le sens de la marche, le panorama semblait se jeter sur elle, et ses yeux affolés ne savaient a quel détail s'attacher ni qu'elle ligne suivre. Elle se sentait écrasée par l'image, qui ne tenait pas en place, ne çessait de se transformer. Assise en sens inverse, elle retrouvait son calme et contemplait l'horizon jusqu'à sombrer dans le sommeil. Alors… Alors, songeait-elle, peut-être pourrait-on dire que c'est la même chose lorsqu'on regarde soit en direction de l'avenir, soit vers le passé. Peut-être est-ce pour cela que j'ai tant besoin de mes souvenirs.»

Entre les lignes

Dans cette rentrée littéraire foisonnante avec plus de cinq cents livres publiés, je ne m'en plains pas du tout bien au contraire, il est des livres que l'on rencontre et qui par le style, le sujet nous séduisent. Le charme est au fil des pages de plus plus fort à tel point qu'une fois refermé, vous vous attardez sur la couverture, le regard ne pouvant s'empêcher de relire la quatrième de couverture. Les doigts feuillettent et nous relisons certains passages. Le plaisir simple de la chose écrite.

Ce cœur changeant titre emprunté à un vers d'un poème d' Appolinaire Marie du receuil Alcools est un vrai roman. Pourquoi insister sur le côté roman alors que c'est indiqué sur la couvertures ? Depuis quelques années, les écrivains français en grandes majorités n'écrivent plus de roman, de fiction, préférant le genre littéraire de l'auto-fiction ou de la biographie de personnages connus. Ils n'écrivent plus d'histoire, oubliant que l'écrivain est avant tout un conteur. Emmanuel Carrere, Michel Houellbecq, Régis Jauffret font parti de ses conteurs. Styles différents, sujets différents, mais ces auteurs ont la capacité de pétrir la matière fictionnelle pour obtenir de pur moment de bonheur d'immersion narrative de l'imaginaire.

Histoire de Marie né au début du XXieme siècle, d'une mère aristocrate danoise et d'un père militaire français. Couple déstructurant, qui cache une grande rancoeur l'un envers l'autre. Au milieu de la haine de ces parents Marie grandit. Élevée par une nounou puis à la séparation rocambolesque du couple, par son père en Afrique. A vingt ans, elle débarque dans le Paris du début du siècle sans un sous, recueillie par une patronne de bar, elle connaîtra la misère, la faim et l'amour dans le Paris de l'avant 1914. Sa vie parisienne ressemble à un cercle, misère, sauvée de la rue, vie dans l'opulence pour retomber dans la misère. Marie ne se bat jamais, accepte plutôt son destin. Toujours confrontée à une enfance qu'elle regrette sans jamais la comprendre. Regrette ses parents, surtout son père, espère un signe d'amour de sa mère. Marie toujours à la limite de l'effondrement. Personnage attachant, ce roman est aussi un roman d'apprentissage, Marie va petit à petit comprendre ce qui au fond d'elle la ronge, la tourmente. Et surtout comprendre la relation amoureuse de ses parents, et sa nounou Zelada.

Formidable peinture d'une époque où les femmes sont en quête de liberté, le féminisme qui ne porte pas encore ce nom fait de plus en plus d'emule dans la bourgeoisie de l'époque. Le droit de vote, l'avortement, l'homosexualité sont des combats que mènent tous les personnages féminins important du roman. Forcément, l'affaire Dreyfus est citée et elle est source d'un profond désaccord entre le père et la mère de Rose.

Le roman nous parle aussi avec délicatesse de la relation amoureuse entre femmes. Marie en effet est receuilli par une lesbienne, Louise, elle deviennent « amie», comme l'on disait à l'époque, son amante en est folle amoureuse. Elle l'a receuilli chez elle après l'avoir sortie d'une fumerie d'opium, elle a veillé sur elle pendant sa phase désintoxication. Elle a fait d'elle une personne qui compte dans le Paris mondain et libérée. Marie est plus ambiguë, on ne sait pas si elle devient lesbienne pour se sortir de sa précarité ou c'est sa nature, son inclinaison sexuelle. Comme souvent dans ce roman, Marie laisse le lecteur dans le flou, nous subissons comme elle sa vie, un jour amoureuse d'un obscure professeur de latin et le lendemain amante d'une riche femme de la bourgeoisie parisienne. Un jour dans la misère la plus noire et le lendemain vivant dans un appartement bourgeois en plein centre de Paris.

Ce roman décrit la vie comme un cercle, le monde comme un cercle. Rose est un personnage très stoïcienne, comme son père, elle accepte son sort et fait avec. Son père accepte l'infidélité de sa femme, ses crises hystériques, ses attaques blessantes sans rien dire. Élevée par un amoureux du « non-sens», elle ne pouvait qu'accepter son destin et sa mort. Un thème reccurent que sont la mort et la déchéance physique ou moral dans ce roman. La dégradation des corps, la mort planent comme une menace sur Rose, comme si l'auteur voulait que le lecteur sache que ces deux thèmes font partis de la vie de Rose et qu'ils sont nécessaires à son évolution et à la compréhension de son histoire personnelle.

«L'héritière , pensait-elle, le ventre creux, des crevasses aux pouces et aux talons. La veille , une dent qui lui faisait mal depuis plusieurs semaines était tombée toute seule. Elle était noire et jaune, comme celle d'un cheval. Rose avait pleuré sur la laideur de sa dent, sur la rapide et inévitable dégradation de son corps, sur le sang au bon goût de viande qui jurait de sa gencive molle et vide.»

Féminisme, combat, place de la femme, parité, égalité et même droit à l'avortement sont encore aujourd'hui comme pour Rose hier, d'actualité.

N'oublions que cette année beaucoup de roman de cette rentrée littéraire 2015 sont écrits par des femmes. La plume féminine française revient en force, plus vivante, plus charmante et inventive que jamais. Une plume rafraîchissante qui est aussi combative, Agnès Desarthe défend la plume et les femmes qui écrivent, ce combat est résumé par les conseils qu'une amie de Rose lui donne :

«Manger, manger, c'est important de manger. Mais la santé, la vraie, elle est dans le travail, dans le cerveau qui chauffe. Vas-y, Rose, essaie. Au pire, ce sera mauvais. On ne le publiera pas. Personne ne sera au courant. Au mieux, tu te sentiras comme après une longue promenade en forêt ou en mer , comme à l'issue d'une partie que tu aurais gagnée, mais sans faire de perdant, ce sera une bagarre, une bonne bagarre. C'est là qu'on prend des forces. Surtout nous. Surtout les femmes.»

Tout est dit, un combat, l'écriture est une force pour les femmes.. Mesdames, vous qui avez peur de mettre en mot vos maux, allez-y. C'est un acte de combattante pour la cause féminine. Écrire est émancipateur, écrire est peut-être le seul domaine où le genre n'a pas d'importance. L'écrit est égalitaire et universelle.

Pour toutes ces raisons, ce roman m'a agréablement surpris et charmé. Le prix littéraire du Monde est un prix important et souvent il récompense de très très bon roman, l'année dernière « Le Royaume » d'Emmanuel Carrère en a été l'élu.

Cette année, il m'a réconcilié avec le roman français, je désespérais de trouver un roman français qui me fasse vibrer à ce point.

Merci à ce Cœur changeant, ce roman qui n'est autre qu'une ode à la vie, à l'amour et à la liberté.

Lisez-le, relisez-le, abusez-en… Si vous ne savez ce que le mot littérature veut dire, ce roman vous l'apprendra..

Bonne lecture ..

 

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