Quand un écrivain prend la plume comme on prend le maquis… Résistance..

je reproduis ici la lettre que Mikhaïl Chichkine a écrite en réaction à la Méthode Poutine. Lettre qui a été reproduite et publiée au États Unis par le New-York Times et la presse allemande et italienne, publiée pour la première fois en France par le site Mediapart que je remercie de la faire connaître.

Les intellectuels prennent la plume et nous nous devons de lire et de partager leurs réflexions. Loin des écrans, lion des images et des medias, nos intellectuels sont un rempart, une lueur qui illumine avec le recul nécessaire notre temps et son actualité ..

Auteur génial que je vous ferai découvrir dans un prochain article.

Mikhaïl Chichkine est l’un des plus grands écrivains russes. Récompensé par plusieurs prix littéraires russes prestigieux ainsi que le fameux Man Booker Prize.  En écho à « l’hystérie » patriotique qui saisit la Russie, en particulier depuis le 9 mai, il a écrit ce texte, aussi pour se souvenir de son père, sous-marinier de la Baltique en 1944-45.


«La guerre, on l’a gagnée ou bien on l’a perdue ?

 Par Mikhaïl Chichkine. Texte traduit du russe par André Markowicz

Mon père est parti à la guerre comme engagé volontaire, il avait 18 ans. Il a été sous-marinier dans la flotte de la mer Baltique. Quand j’étais petit, nous vivions dans une cave, sur l’Arbat, et chez nous, au-dessus de mon lit d’enfant, on avait accroché la photo de son « Brochet ». J’étais terriblement fier que mon papa ait eu un sous-marin, et je n’arrêtais pas de le dessiner sur mon cahier d’écolier à partir de la photo. Tous les ans, pour le 9 mai, mon père sortait de l’armoire son uniforme de marin, qu’il n’arrêtait pas de recoudre à cause d’un ventre qui enflait, et s’accrochait toutes ses décorations. C’était si important pour moi d’être fier de mon père — il y avait eu la guerre, et mon papa l’avait gagnée.
Quand j’ai grandi, j’ai compris qu’en 1944-1945, mon père coulait les navires allemands qui évacuaient les réfugiés de Riga et de Tallin. Des centaines, voire des milliers de personnes ont trouvé la mort dans les eaux de la Baltique — et c’est pour ça que mon papa a reçu ses médailles. Ça fait longtemps que je ne suis plus fier de lui, mais je ne le condamne pas. C’était la guerre.
Après la guerre, toute sa vie, il a bu. Et tous ses amis sous-mariniers pareil. Sans doute qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Parce qu’il était encore tout gamin quand il a passé des mois entiers en mer, en mission, avec la peur constante de se noyer dans sa tombe de fer. Ça, ça vous reste pour la vie.

Tout ce que peut vouloir un dictateur

À l’époque de Gorbatchev, quand les temps de vraie disette ont commencé, mon père, en tant qu’ancien combattant, recevait des rations, et ces rations contenaient des produits allemands. Il le prenait comme une humiliation personnelle. Toute sa vie, lui et ses amis , ils s’étaient vus comme des vainqueurs, et, à présent, il était forcé de se nourrir des aumônes de son ennemi vaincu.
À sa seizième année de pouvoir, Poutine a atteint tout ce que peut vouloir un dictateur. Le peuple l’aime, les ennemis le craignent. Il a créé un régime qui repose non pas sur les articles fragiles d’une constitution, mais sur les lois inébranlables du dévouement du vassal à son suzerain — depuis le bas de la pyramide du pouvoir jusqu’au sommet.

Cette dictature du XXIème siècle a étudié attentivement l’expérience de ses prédécesseurs, pour éviter leurs erreurs : les frontières sont ouvertes et tous les mécontents se voient proposer sans détour de quitter le pays. La vague de la nouvelle émigration grandit de mois en mois. C’est l’élite du pays qui s’en va — les savants, les informaticiens, les journalistes, les ingénieurs, les entrepreneurs. Ces pertes humaines catastrophiques affaiblissent le pays mais renforcent le pouvoir.
Pour ceux qui restent, il y a une recette éprouvée : la guerre. L’hystérie patriotique à la télévision — c’est l’arme-miracle du régime. Grâce au « zombificateur », la population s’est construite une image idéale du monde : l’ouest veut nous anéantir, nous sommes forcés, comme nos pères et nos grands-pères, de mener une guerre sainte contre le fascisme et nous sommes prêts à tout sacrifier pour la victoire. Et ceux qui disent quelque chose contre, ce sont des « traîtres à la nation ».
Sous n’importe quelle idéologie — l’orthodoxie, le communisme, l’orthodoxie à nouveau — le régime a toujours utilisé le patriotisme pour manipuler le peuple.
Mon père avait six ans quand son père a été arrêté. Mon grand-père a disparu dans le Goulag. Le fils a envie d’être fier de son père, et, là, le père, c’était un ennemi du peuple. Quand la guerre a commencé, la population martyrisée a soudain entendu dans les haut-parleurs : « Frères et sœurs ! »[1] La bassesse du régime tient en cela qu’il a toujours joué, et qu’il jouera toujours, sur ce sentiment sublime — l’amour de sa patrie, et le fait d’être prêt à tout sacrifier pour elle. La dictature remplace la patrie par elle-même. Mon père était parti défendre sa patrie. Au résultat, il défendait le régime qui avait tué son propre père.
Que faut-il vouloir pour son pays, une victoire ou une défaite ? Cette question étrange, pourrait-on croire, pour quelqu’un qui aime sa patrie, elle est tout sauf étrange, si ce pays, au long des siècles, ruine la vie des siens comme celle des autres. La question de savoir où se termine la Patrie et où commence le régime criminel est restée sans réponse dans la conscience du peuple — tellement tout s’est mêlé. Le patriotisme est la vache sacrée de la Russie, qui mâche et qui mastique les droits de l’homme et le respect de la personne.
Quand mon père a rapporté son paquet pour la première fois, il s’est soûlé, et il hurlait : « Mais on avait gagné ! » Et puis, il s’est calmé, il a fondu en larmes, et il a demandé à on ne sait qui, en s’adressant à moi : « Dis-moi, la guerre, on l’a gagnée ou bien on l’a perdue ? »

Les dernières années, il s’anéantissait à la vodka, littéralement. Tous ses amis sous-mariniers s’étaient tués de la même façon depuis longtemps. J’imagine que mon père était pressé de retrouver ses amis de combat. Il était le seul survivant de son équipage. Il a brûlé dans un crématoire de Moscou avec son uniforme de marin.
Si la patrie est un monstre

La question essentielle de la Russie : si la patrie est un monstre, faut-il l’aimer ou la haïr ? Tout va ensemble, tout est indémêlable. La poésie russe l’a formulé depuis longtemps : « Jamais le cœur n’apprendra à aimer/ S’il se fatigue de haïr… »
Tchikatilo, tenez, le célèbre tueur en série, lui aussi, il était père. Peut-être même un bon père. Et comment son fils doit-il le considérer ?
Tchikatilo a tué quelques dizaines de personnes. Ma patrie, elle, des millions et des millions. Les enfants des autres, et les siens propres. Et beaucoup plus des siens. Et elle n’arrive pas à s’arrêter.
Mon père a fait la guerre contre le mal fasciste, mais il était utilisé par un autre mal. Lui et des millions de soldats soviétiques, étant esclaves, ils portaient au monde non pas une libération, mais un autre esclavage. Le peuple a tout sacrifié pour la victoire, mais ce que cette victoire lui a rapporté, c’est encore moins de liberté, et davantage de misère.

La victoire n’a rien donné aux esclaves, sinon le sentiment de la grandeur de l’empire de leur maître. La grande victoire n’a fait que renforcer le grand esclavage.

Et voilà que les Russes sont à nouveau appelés à faire la guerre contre le fascisme.
Pour la énième fois dans l’histoire, un dictateur, pour garder son pouvoir, se saisit du patriotisme. Une marée hystérique nous submerge depuis nos postes de télévision : « la grande Russie », « ne vivons plus à genoux », « le retour des terres russes », « la défense de la langue russe », « la réunification du monde russe », « sauvons le monde du fascisme ».

Tous les régimes ont toujours piégé les gens avec l’amour de la patrie, comme à l’hameçon, ils les piègent aujourd’hui, ils les piégeront demain. Une nouvelle fois, une dictature appelle ses sujets à défendre la patrie pour se défendre elle-même. Et la victoire dans la Grande Guerre Patriotique est exploitée sans scrupule. Mon peuple s’est fait voler son pétrole, s’est fait voler ses élections, s’est fait voler son pays. Il s’est aussi fait voler sa victoire.
Une nouvelle fois, on réécrit l’histoire, on n’y laisse que les victoires militaires et la gloire des armes. On a déjà inséré dans les manuels scolaires un chapitre glorieux sur le retour de la Crimée. Le chapitre suivant attend encore qu’on l’écrive : Kiev, notre fils prodigue, revient, à deux genoux, dans les bras du Monde russe.
Les salopards qui sont au pouvoir en Russie ont empoisonné nos peuples avec l’aide de la TV, ils ont réussi une infamie impardonnable : lancer les Russes et les Ukrainiens les uns contre les autres. Mon père était Russe, ma mère Ukrainienne. Parfois, en ce moment, je me dis : c’est tant mieux qu’ils soient morts et qu’ils ne sachent pas que les Russes et les Ukrainiens s’entretuent.
L’anschluss de la Crimée a apporté à Poutine une vague de patriotisme. Cette vague retombe déjà, il en aura besoin d’une autre. Ce qui compte pour la dictature, ce ne sont pas les actions militaires, c’est l’état de guerre. Le pire est encore à venir.
Le 9 mai dans la Russie de Poutine n’a rien à voir avec la victoire du peuple, la victoire de mon père. Ce n’est pas le jour de la paix et du souvenir des victimes, c’est le jour de cliquetis des armes, le jour de l’agression, le jour de la guerre contre les siens et les autres, le jour du « chargement 200 », le jour du grand mensonge et de la grande infamie.
Bien sûr que je veux la victoire de mon pays. Mais qu’est-ce que ce sera, la victoire de mon pays ? Chaque victoire d’Hitler était une défaite du peuple allemand. Et la destruction définitive de l’Allemagne fasciste est devenue une grande victoire pour les Allemands eux-mêmes, qui ont montré, pour la première fois dans l’histoire, comment une nation peut ressusciter et vivre normalement sans délire militariste dans la tête.

Sous nos yeux, la Russie a émigré du XXIème siècle au Moyen-Age. On ne peut pas respirer dans un pays où l’air est nourri de haine. L’histoire montre que la grande haine est toujours suivie par un grand bain de sang. Qu’est-ce qui attend mon pays ? Devenir un Donbass gigantesque ?
Père, la guerre, — on l’a perdue.»

Mikhaïl Chichkine