Un rare pouvoir d’envoûtement… «Lumière pâle sur les collines» de Kazuo Ishuguro

Sur l'auteur

Kazuo Ishiguro, né en 1954 à Nagasaki, est arrivé en Grande-Bretagne à l'âge de cinq ans. Il publie en 1982 son premier roman Lumières pales sur les collines, qui reçoit de très bonnes critiques. En 1989, Les vestiges du jour lui valent le Booker Prices. Il s'impose comme l'une des voix majeures de la nouvelle génération littéraire aux côtés de Salman Rushdie par exemple. Ce roman deviendra un film à succès réalisé par James Ivory.

En 1995, Kazuo Ishiguro a été décoré de l'ordre de l'empire britannique pour ses services rendus à la littérature.

En 1998, la France l'a fait chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres.

En 2008, The Times, le classe parmi les cinquante plus grands écrivains britanniques.

Il vit à Londres avec son épouse et leur fille.

 

La der

 

Après le suicide de sa fille aînée, Etsuko, une japonaise installée en Angleterre, se replonge dans les souvenirs de sa vie. Keiko, née d'un premier mariage au Japon, ne s'est jamais acclimaté à l'Angleterre, et surtout elle n'acceptera pas le remariage de sa mère avec un homme qu'elle considéra toute sa vie comme un parfait étranger. Mais peut-être l'explication du drame demeure t-elle enfouie dans le Japon de l'après-guerre, à Nagasaki, ville martyre qui se relevait des plaies de la guerre et du traumatisme de la bombe, durant cet étrange été où, alors qu'elle attendait la naissance de Keiko, Etsuko se lia d'amitié avec la plus solitaire de ses voisines, Sachiko, une veuve qui élevait sa fille, Mariko…

 

Entre les lignes

 

« Six ans après son départ, il semble y peser comme un envoûtement »

 

Livre énigme, labyrinthique qui suit les méandres des émotions d'un deuil d'une mère pour sa fille aînée. Rien n'est dit clairement, tout est suggéré par petites touches qui esquissent peu à peu le Japon d'après-guerre. Un lieu Nagazaki emblème de la population civile martyre atomique. Peinture d'émotion tout en délicatesse, roman estampe japonaise où sous les couleurs pastels se cachent la dure réalité d'un coeur de mère déchiré. Ce Premier roman de Kazuo Ishiguro, l'auteur de Les vestiges du jour, livre primé par le prestigieux Man Booker Price en 1989, est un de ces livres qui nous envoûte tant il soulève de questions, une fois sa lecture finie.

Au fil des pages, on attend de savoir, de comprendre pourquoi cette jeune fille se suicide. Pourquoi, Etsuko a quitté le Japon et s'est remarié ? Etsuko, sa mère plonge dans son passé, plus précisément à un été d'après-guerre lors de sa rencontre avec Sachiko. Ce passé est-il la clé pour comprendre la terrible perte de cet enfant, est-il une manière de se replier vers une période plus heureuse afin de guérir cette plaie ?

En résumé, nous avons donc une mère d'origine japonaise ayant perdu sa fille qui s'est suicidé, en compagnie de sa fille cadette Niki venue réconforter sa mère.

Etsiko se plonge dans ses souvenirs, une période d'été d'après-guerre à Nagasaki où elle fera la connaissance de Sachiko, une femme libre vivant avec son époque, amoureuse d'un soldat américain et qui ne désire qu'une chose émigrer aux États Unis avec sa fille unique Mariko. C'est l'été où son beau-père décide de venir passer des vacances chez son fils et sa belle-fille pour régler une « affaire ». Etsiko est enceinte de quelques mois, elle attend avec bonheur mais aussi avec angoisse la venue de cette petite fille que sur les recommandations assez fortes de son mari Jiro, elle appèlera Keiko. Dans cette histoire, le Japon d'après-guerre en mutation rencontre le Japon pétri de tradition. Deux personnages représentent ce Japon divisé entre ancien et moderne, Sachiko la rebelle et femme libre, et le beau-père de Etsiko, Ogata-San qui est un vieux professeur à la retraite, nostalgique du Japon impériale :

« C'est tout à fait extraordinaire, le genre de choses qui se passent de nos jours. Mais je suppose que c'est ce qu'on entend par  » démocratie. « » Ogata-San poussa un soupir. « Toutes ces choses que nous avons apprises avidement auprès des Américains, ce ne sont pas toujours des avantages.»

Entre ces deux extrêmes se situent le mari, Jiro, ingénieur dans une entreprise d'électronique, hésitant entre modernité et tradition. Il possède en lui une certaine violence et une véritable colère envers son père.

L'auteur comme à son habitude ne nous dira jamais pourquoi il y a cette animosité entre le père et le fils, il nous laisse deviner les tensions mais jamais l'explication, pudeur asiatique, envie de dérouter..

De cette courte période du passé de Etsiko, nous n'allons pas plus comprendre la racine du mal qui rongeait Keiko. Pour comprendre, le lecteur s'arrête sur tout les détails, tous les personnages comme une sorte de limier. Quand nous croyons tenir une piste, l'auteur nous en donne une autre. La fille de Sachiko est peut-être la future Keiko, cette petite fille mystérieuse, ne parlant presque pas, disparaissant des journées entière, livré à elle-même le plus souvent car sa mère doit travailler, orpheline ou petite fille délaissée par son père. Énigmatique petite fille qui intrigue Etsiko qui se prend d'amour pour cette petite chose troublante. Dans la mémoire de Etsiko qu'elle qualifie de « peu sûr », ne fait-elle pas une analogie, un rapprochement avec sa fille perdue. Ne lui prête t-elle pas la personnalité de Keiko ?

Encore plus énigmatique est le titre, en anglais A Pale View Of Hills, View est à prendre au sens point de vue. Ambiguïté car il y a une majorité pour et une autre contre cette traduction. Elle a le mérite d'éclairer le mystère de ce livre, c'est un point de vue sur le passé, subjectif et soumis bien évidemment à la déformation de notre mémoire quelque fois défaillante. Il faut garder à l'esprit qu'Etsuko est une dame âgée.

Je vous le dis chers lecteurs, ce livre n'est pas simple, le style est simple, mais derrière cette impression de surface lisse se cache un courant qui emportera votre imagination dans un tourbillon. Mais de grâce, gardez en mémoire que Kazuo Ishiguro est un maître du non-dit et de la suggestion. Un véritable magicien qui vous permettra d'entendre ce qui est tue, de comprendre les tourments de l'âme dans un geste.

Je vous souhaite de trouver une signification personnelle à ce livre qui a coup sûr vous envoûtera longtemps. Vous dire que je l'ai adoré, serait vous faire affront. Si vous avez eu le temps de lire ces lignes, vous serez convaincu que ce roman continu a m'envouter.

Je vous souhaite une très très bonne lecture…

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