La dignité selon M.Stevens . « Les vestiges du jour » de Kazuo Ishiguro

Sur l’auteur

Kazuo Ishiguro, né en 1954 à Nagasaki, est arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans. Il publie en 1982 son premier roman Lumières pales sur les collines, qui reçoit de très bonnes critiques. En 1989, Les vestiges du jour lui valent le Booker Prices. Il s’impose comme l’une des voix majeures de la nouvelle génération littéraire aux côtés de Salman Rushdie par exemple. Ce roman deviendra un film à succès réalisé par James Ivory.

En 1995, Kazuo Ishiguro a été décoré de l’ordre de l’empire britannique pour ses services rendus à la littérature.

En 1998, la France l’a fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.

En 2008, The Times, le classe parmi les cinquante plus grands écrivains britanniques.

Il vit à Londres avec son épouse et leur fille.


La Der

« Les grands majordomes sont grands par ce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel, et de l’habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C’est, je l’ai dit, une question de « dignité » .»

 

Entre les lignes

Ainsi commence le roman :

« L’expédition a commencé ce matin avec presqu’une heure de retard par rapport à mes prévisions».

Nous sommes partis dans un voyage en compagnie de M. Stevens, une sorte de Road movie qui dure six jours. Cet homme, majordome fier de son emploi refera le chemin de sa vie. « L’expédition » n’est pas un vain mot pour un homme qui a passé sa vie a régenter une « Grande Maison ». Majordome anglais ou buttlers qui découvre enfin les joies de quelques jours de repos en se baladant dans son pays. Si fière de son pays, « Nous nommons Grande Bretagne cette terre qui est la nôtre, et il se peut que d’aucuns y voient un manque de modestie. Mais j’oserai avancer que son paysage justifierait à lui seul l’emploi de cet adjectif imposant.» qu’il traversera pour retrouver une ancienne collègue Miss Kenton dont on perçoit qu’ils entretenaient une relation assez particulière.

Le style de l’auteur est très raffiné, tout en douceur et délicatesse. Dans ce roman vous ne trouverez jamais de longue description de sentiments, de scène mélodramatique mettant en scène les sentiments. Pour Kazuo Ishiguro, les sentiments sont suggérer, les émotions sont étouffer par une sorte de retenue toute en politesse. Ce style est sans doute lié à ses origines japonaise ou les sentiments ne doivent pas être exprimé en public, ils doivent rester dans le domaine de l’intime.

Non-dits, un regard, des gestes, tout est sujet à l’interprétation du lecteur

Son choix de recourir au mode métaphorique, d’écrire d’une façon telle que même si les vestiges du jour sont pourtant situés à une époque et lieu bien déterminés, l’Angleterre dans les années 1920 à 1956, n’apparaît pas trop réaliste. C’est une manière d’amener le lecteur à se poser des questions existentielles, « En tant qu’écrivain, je ne cherche pas à dresser un constat de ce qui se passe dans un endroit donné. Je suis plus préoccupé par des questions plus philosophiques, éternelles, universelles, même si je ne connais pas les réponses à y apporter.», précise « Ish », surnom que ses amis lui ont donné, dans une interview.

La question finalement soulevée dans ce très bon livre est qu’est-ce que le concept de dignité, de soumission et de responsabilité.

Thèmes vus par un majordome habitué à côtoyer les grands de son époque et vus par les gens « ordinaires », qui est l’expression de leur opinion. La dignité des hommes libres qui ont combattu le nazisme au nom de cette liberté que seule la démocratie peut leur apporter. Cette confrontation de point de vue entre ces deux mondes est très bien rendue dans le chapitre troisième jour. M.Stevens est confronté à un monde qu’il ne connaît pas, lui le domestique. Ce chapitre est important car il démontre aussi que la noblesse supposée de M.Stevens n’est qu’un masque qui ne cache qu’une facette de l’esclave que sont les gens de maison. On les moque, on ne les voit pas, il n’existe que dans la satisfaction des désirs de leurs maîtres. Servitudes assumées.

Même si les ordres qu’ils reçoivent sont très discutables, comme par exemple l’employeur de M.Stevens qui lui demande de mettre à la porte le personnel juif, « Il y a bien des choses que nous ne sommes pas, ni vous ni moi, à même de comprendre, en ce qui concerne, par exemple, la nature de la juiverie.» dira t-il a Miss Kenton quand elle se révoltera contre cette « Horreur». C’est la seule personne qui est critique vis à vis de sa profession et qui n’a qu’une envie c’est de briser les codes. C’est vraiment le personnage qui est une sorte de révélateur de la condition des domestiques dans les années d’entre les deux guerres.

Et pourtant malgré tout les efforts de l’intendante, M.Stevens restera sur ses principes, sur ce qu’est finalement sa vie. Il confond trop son rôle de majordome, son métier et sa vie privée, qui d’ailleurs dans le roman n’est qu’esquissée. Nous ne savons pas grand chose de lui. Il nous délivre des bribes d’information sur sa vie vie privée par le biais d’anecdotes qui illustrent encore son sujet de prédilection, « qu’est-ce qu’un Grand Majordome ». A croire que ce personnage est prisonnier de son rôle. L’auteur nous laisse deviner que ce M.stevens est célibataire, pourvu d’un sens de l’humour frisant le néant et que confronté avec des gens « ordinaires » il est très gauche. Cela ne dépeint pas un personnage sympathique et pourtant dans son illusion d’humanité, il est attachant.

 

L’amour est aussi traité mais comme un second rôle, un amour ressenti par le prisme de la dignité. Un amour digne, non exprimé, jamais assumé. Comment concilier amour, dignité et professionnalisme ?

Pour Stevens, le personnage principale du roman, « Il y a « dignité » lorsqu’il y a capacité d’un majordome à ne pas abandonner le personnage professionnel qu’il habite.» et il ne quittera jamais son habit, ni par amour ni quand son père décède.

« Miss Kenton, je vous en prie, ne me croyez pas grossier de ne pas monter voir mon père dans son état de décès à ce moment précis. Vous comprenez, je sais que mon père aurait souhaité que je continue mon travail maintenant.»

Ce père âgé qui fut un majordome reconnu, qui a appris le métier à son fils et qui finira ses vieux jours dans une petite chambre sans lumière, dans le dénuement à la fois matériel et aussi sentimental.

Finalement, M. Stevens est une bien triste personne, destinée à finir ses jours comme son père, seul. Tout au long du roman, il nous donne envie de l’aider, de lui ouvrir les yeux sur le monde réel, lui dire que tout un monde de sentiments, d’émotions était à portée de ses mains. Une envie de lui dire que cette « dignité » qu’il m’est en avant n’est autre que sa jeunesse qu’il regrette. On peut comprendre que comme tout le monde, cet homme a peur de vieillir et voir partir sa dignité.

Le roman a reçu le prix littéraire le plus prestigieux d’Angleterre le Booker Prize et c’est vraiment mérité tant l’atmosphère des années 20/ 50 est très bien retranscrite. Il me donne l’impression que ce M.Stevens à l’égal de ses vieux messieurs aux vocabulaires et manières surannée que l’on peut rencontrer dans des maisons de retraites qui vous raconte les anecdotes qui ont émaillé leur vie. Ils vous captivent, vous charment et à la fin de la conversation, comme à la fin du roman, nous avons encore envie d’entendre encore ces histoires. J’aurai tant aimé continuer d’entendre M.Stevens me raconter les  » Vestiges des jours» anciens où il avait encore la « dignité » de pouvoir accepter son sort.

Encore un mot M.Stevens ?

« (..) un grand majordome doit pouvoir faire état de ses années de service en disant qu’il a consacré ses talents à servir un grand homme et, par l’intermédiaire de celui-ci, à servir l’humanité.»

Encore merci M.Stevens pour ce très grand moment de lecture que j’aimerai tant que vous profitiez chers lecteurs de mon humble blog.

Très bonne lecture à tous.

j’ai pris un énorme plaisir à vous la faire partager.

 

Référence film :


Je vous recommande également outre la lecture de ce roman, de regarder le film de James Ivory avec Anthony Hopkins dans le rôle de M.Stevens, Emma Thompson dans le rôle de Miss Kenton qui est sorti en 1993.



http://youtu.be/QKQSv-ITHEM