L’adolescence, cette « Répétition » de la vie, Éleanor Catton

Sur l'auteur

Éleanor Catton est née en 1985 au Canada et a grandi en Nouvelle-Zélande. Après des études d'anglais elle rédige La Répétition, son premier roman, qui lui assure un succès critique international. La consécration viendra avec Les Luminaires, lauréat, entre autre prix, du prestigieux Man Booker Prize for fiction. Eleanor Catton vit en Nouvelle-Zelande, où elle enseigne.



La Der

Un scandale éclate au lycée de jeunes filles : M. Saladin, professeur de musique, est renvoyé pour avoir entretenu des relations coupables avec une élève. Les camarades de classe de l'adolescente et sa jeune sœur sont en émoi, brusquement propulsées dans un monde de désir, de violence, de fantasmes dont elles préssentent obscurément qu'ils forgent la vie tout entière. Les adultes essaient tant bien que mal d'endiguer l'onde de choc. Mais l'affaire agite les conversations jusqu'à l'obsession et l'école de théâtre locale finit même par l'adapter en pièce de fin d'année, brouillant les frontières entre réalité et fiction….


Entre les lignes

Premier roman d'une auteure de 23 ans, un coup d'essai, une folie littéraire, un véritable coup de maître. 23 ans et déjà salué par la critique, belle prouesse à la hauteur de ce roman fantastique.

Ce n'est pas le premier livre d'Eleanor Catton que j'ai le plaisir de lire, j'ai commencé par Les luminaires sont deuxième roman où elle décortique, fouille l'écriture qu'elle en boulverse les codes, pour mieux s'approcher de la vérité de son art. Déconstruire le roman, l'histoire pour mieux créer. Voilà sa Vérité. Lancé, accroché par son univers et son style je n'ai pu résister à lire son tout premier livre, La répétition.

Je constate avec joie que le premier est très bon, on peut y voir les prémices de ce que sera son deuxième livres, cette quête permanente de vérité.

Je m'emporte, mais pour résumer le sujet du livre, l'intrigue tourne autours d'un fait d'attouchements sur une élève dans une sombre salle que les professeurs utilisent pour leurs cours particulier. M.Saladin à fait une chose tabou, une relation consenti, on ne le saura jamais, avec une élève de terminale d'un lycée de jeune fille. Personne n'était témoin de l'affaire, tout est supposé, le professeur mis en cause a dû démissionner. Et finalement le roman tourne autours de l'interprétation de ce fait par différents protagonistes.

Ces quelques lignes résument très bien l'esprit du roman :

« M.Saladin a laissé derrière lui une méfiance singulière, tout ensemble ingénue, fascinée et aguichante, qui a ravagé mes élèves comme un virus. La jeune fille voilée est suivie partout où elle va de chuchotements et de coups de coude et d'une jalousie aveugle et endolorie. Lorsque les lumières s'éteignent, les parents pleurent et se demandent l'un l'autre ce qu'il lui fait, mais c'est une tout autre question qui tracasse les filles : qu'est-ce qu'elle a fait, elle ? Qu'est-ce qu'elle sait maintenant qui la rend tellement dangereuse, comme la lente fuite ambrée d'un gaz nocif.». Le fait laisse la place à la rumeur.

Il y a d'abord Isolde, la sœur de Victoria la victime, adolescente renfermée, sortie de l'enfance par le viol de sa sœur. Cette sœur qui l'a fait grandir et lui ouvre tout un monde de fantasmes, de questions sur la sexualité, sur le désir et la séduction. Victoria est la clé du monde adulte. Isolde rencontre Julia, fille indépendante intelligente mise de côté par les filles de terminale pour cause d'homosexualité supposée. Elle aussi, est troublée par l'histoire de la fille de sa classe.

Les sentiments de toutes ses jeunes filles sont disséqués, explorés par une professeur de musique, plus exactement de saxophone. Pourquoi le préciser, il a son importance tant il va révéler la personnalité des jeunes filles, par leur jeu, la manière dont elle tienne l'instrument. La professeur qui n'a pas de prénom comme si elle était une conscience, un personnage presque fictif qui ne sert que de défouloir où ces élèves peuvent exprimer leur mal-être, leurs interrogations face à la vie d'adulte.

Cette prof' en une heure de cours sert de psychologue. Au travers de ses élèves, c'est elle aussi par une sorte de transfert sur Julia qui revit sa propre jeunesse, ces premiers émois amoureux pour une fille, Patsy, son ancienne prof de saxophone qui deviendra sa meilleur amie.

Et que dire de Stanley, adolescent qui suit un cursus d'acteur, amoureux d'Isolde. Jeune homme timoré, un peu gauche avec les filles qui trouve en Isolde l'amour et semble prêt à faire le grand pas avec elle, l'acte sexuel qui lui fait si peur. Ce moment anxiogène de la première fois est décrit magnifiquement dans le chapitre 12 du roman. Il va aussi participer à la pièce que les élèves de première année de son école d'acteur doit réaliser, ayant comme sujet le fait divers qui a tourmenté, secoué la communauté.

Au delà des personnages, il y a aussi le thème de l'enseignement qui est traité et spécialement le rôle du professeur auprès des élèves. Les profs qui donnent tout et qui en échange reçoivent si peu comme le fait remarquer un des professeurs de Stanley,

« Mais toi, pourquoi est-ce que tu ne me vois pas quand tu me regardes? Je pourrai poser la question à tous mes élèves. A mes égoïstes d'élèves à l'emporte-pièce, qui arrivent et s'en vont chaque année en bloc comme une marée dans une flaque.»

Qu'est ce que la place d'un professeur ? Qu'est-ce qu'un bon professeur ? Question sournoise qui alimente une grande partie du roman sous tendue par le comportement de M. Saladin le professeur qui a franchi la limite. Il y a en passant une critique acerbe de la part de l'auteur et prêtant ses pensées à la prof de saxophone sur le comportement générale des adolescentes, leur quête incessante de reconnaissance :

 » Vous voulez toutes être traumatisées, éclate soudain la prof de saxophone. Toutes. S'il y a bien une chose, une seule, que toutes mes élèves ont en commun, c'est ça. C'est le thème dont vous déclinez, toutes, des variations : le désir suprême d'être victime. Vous y voyez le seul moyen pratique de prendre l'avantage sur vos copines, et vous n'avez pas tort. »

C'est un résumé peut-être dur mais réel, combien de nos ados envient les autres d'êtres des enfants de parents divorcés, accidentés ou même mort. Simple observation qui prend tout son sens si on replace le livre dans notre société de victime, nous sommes tous devenus des victimes, des employeurs, de l'État, de nos voisins quand on subit le bruit de leur pas la nuit. Bref tous victimes, pourquoi donc les enfants échapperaient à cette nouvelle attitude ?

Loin de toutes polémiques, ce n'est pas le sujet du roman.

La vie bien souvent est un théâtre, souvent l'auteur mêle réel et imaginaire. Ce qui a été fait réellement à Victoria et ce que les autres pensent, imaginent ce qui s'est passé. Pour rester dans le mélange de fiction, réalité quoi de mieux que de parler du théâtre et du jeu d'acteur. L'acteur qui doit se servir de ce qu'il a vécu pour mieux jouer un rôle. Expérimenter le réel pour mieux jouer la fiction, et ainsi la fiction rejoint la réalité. Dans ce roman j'ai appris une technique d'apprentissage , le théâtre de la cruauté, une petite recherche et je me suis retrouvé à lire Antonin Artaud et son essai le théâtre et son double,où il expose sa théorie, Selon Artaud, le theatre doit retrouver sa dimension sacrée, métaphysique et porter le spectateur jusqu'à la transe.

Avec ce concept, Artaud propose « un théâtre où des images physiques violentes broient et hypnotisent la sensibilité du spectateur ».

Éleanor Catton traite aussi de l'homosexualité, où les codes, les rapports entre humains sont si différents, « Si on ne peut pas se référer aux stéréotypes des deus sexes, il faut d'autres critères pour repartir le pouvoir.» Elle fait le parallèle encore une fois avec l'enseignement, où il faut un maître et un élève, une sorte d'initiation.

On peut parfois être perdu pendant la lecture, ne plus réellement savoir où se trouve la vérité, n'ayez crainte tout est fait pour cela. De part la structure même du roman, où le temps n'est pas le même dans les deux institutions, le lycées de jeune où le temps est compté en jour de la semaine, et l'école d'acteur où le temps se décompte en mois. Finalement on ne sait jamais dans quel temps on peut situer l'action, désorienté temporellement, ne sachant plus faire la part des choses entre le réel et le ressenti des personnages, le lecteur et se laisser guider dans les méandres de ce roman magnifique.

Une lecture qui pendant bien des jours vous interrogera sur l'adolescence cette forme de  » répétition » de la vie. C'est sûrement le seul moment dans la vie où l'on peut expérimenter en relative sécurité…

L'adolescence comme au théâtre n'est qu'une répétition de la grande première, la pièce que l'on va jouer, le rôle si important, le rôle d'adulte.

Très bonne lecture..