L’âme d’un peuple… « Dans le grand cercle du monde » de Joseph Boyden

Sur l’auteur

Joseph Boyden né en 1966 est écrivain canadien d’origine indienne, écossaise et irlandaise . Adolescent il est inscrit chez les jésuites, à la Saint Brebeuf High School de Toronto.

On le retrouve ensuite au Northern College de Moosonee où il termine ses études littéraires puis part pour le sud des États-Unis. Il y sera tour à tour musicien dans un orchestre ambulant, fossoyeur ou encore barman.

Son premier roman, « Chemin des âmes » (Three Day Road) (Albin Michel 2006) à remporté le prix Amazon en 2006.

Son second roman, « Les saisons de la solitude » (Through Black Spruce) (Albin Michel 2009) a été couronné en 2008, par le plus grand prix literraire canadien, le Giller Prize.

Son dernier roman  » Dans le grand cercle du monde » (The Orenda) ( Albin Michel 2014) a reçu le prix Fance-Canada

Traduit en une vingtaine de langues, il est l’un des romanciers canadiens les plus importants d’aujourd’hui. Il partage son temps entre La Nouvelle-Orléans, où il vit et enseigne, et le nord de l’Ontario


La Der

Situé dans les espaces sauvages du Canada du XVIIe siècle, ce roman épique, empreint tout à la fois de beauté et de violence.

Trois voix tissent l’écheveau d’une fresque où se confrontent les traditions et les cultures : celle d’un jeune jésuite français, d’un chef de guerre Huron et d’une captive iroquoise. Trois personnages réunis par les circonstances, divisés par leur appartenance. Car chacun mène sa propre guerre : l’un pour convertir les indiens au christianisme, les autres, bien qu’ennemis, pour s’allier ou chasser ces «Corbeaux» venus prêcher sur leur terre. Trois destins scellés à jamais dans un monde sur le point de basculer.

 

Entre les lignes

Le titre anglais de ce livre est Orenda, ce qui veut dire en langue Wendat « âme ».

Les trois personnages principaux de cette fresque historique vont essayer de préserver leur âme. Âme au sens culturel et traditionnel pour les deux personnages amérindiens. Mais aussi au sens religieux du terme pour le jésuite débarqué au Canada dans les années 1640. Roman aux accents faulknerien qui comme ses précédents ouvrages aiment livrer plusieurs point de vue d’une même histoire.

Roman polyphonique qui voit s’affronter deux mondes, les colons et les peuples autochtones d’Amérique du Nord.

Il y a d’abord le chef d’une tribu Wendat ou Huronne, pour utiliser le langage des colons, qui gardien des traditions de son peuple à l’obligation de le faire prospérer, à son grand désarroi, le conseil des anciens lui demande de commercer d’avantage avec les blancs.

Personnage qui représente la ligne politique la plus répandue de son peuple, une méfiance envers les blancs mais il y a aussi chez lui le désir de prendre le pas sur ses ennemies les Iroquois, une victoire définitive serai possible si son peuple avait plus d’appui avec les blancs. Position ambiguë qu’il va tenir jusqu’au bout, il sait que ça le mènera à sa perte, il exprimera cette ambiguïté quand il sauvera la vie du jésuite :

« C’est réellement un démon. Pourtant , tandis qu’il respire mieux et ne suffoque plus, j’éprouve quelque chose comme du soulagement. Qu’est ce que je viens de faire ? Qu’ai-je fait à mon peuple et à moi-même ?»

Il y a aussi, Chute-de-neiges, iroquoise faite prisonnière par la tribu de Oiseau qui a massacré toutes sa famille et l’adoptera. Elle va le combattre, ne rêvant que d’une chose de s’enfuir ou que son peuple vienne la chercher en massacrant bien évidement oiseau et sa tribu. Pendant de long mois, le père et la fille adoptive se livreront une guerre insidieuse. Elle refusera de parler, de se nourrir. Elle essayera de se mettre à dos toute la tribus dans l’espoir d’être soit expulsé ou tué. Malgré toutes ces tentatives, petit à petit elle adoptera sa nouvelle « famille ». Il y aura deux événements majeurs qui lui feront prendre peu à peu confiance en son père adoptif, la réaction de Oiseau quand elle se fait agresser par des soldats français et par le récit que fait Oiseau :

« (..) je raconte comment un soir, au bord d’une rivière loin d’ici, elle m’a coupé un doigt avec une pierre et une coquille de clam aiguisée. (..) elle s’est coupé elle-même un doigt quand la coquille a dérapé, et c’est ainsi qu’un pacte a été scellé entre nous. Je loue ensuite le courage extraordinaire dont elle a fait preuve pour s’attacher à l’homme qui avait tué sa famille.»

Personnage qui dans son combat contre Oiseau défend les valeurs de son peuple, et au fil du temps passé avec les Hurons, elle en défendra les croyances, la culture contre les colons et surtout les jésuites, qui était sûr qu’ils allaient pouvoir la convertir facilement.

Et le dernier personnage qui prend presque la place la plus grande au sein du récit, le jésuite. Fraîchement débarqué de Bretagne, le père Christophe, jésuite, est envoyé par le gouverneur de la Nouvelle-France étudier et rentrer en contact avec les Hurons. Personnage très pieux, croyant véritablement en sa mission d’evangelisateur.

« Pardonnez-moi Seigneur, mais je crains qu’il n’existe des animaux qui ont forme sauvagement humaine.», voilà comment il qualifiait les habitants de ce nouveau monde. Cette phrase résumé l’opinion en vogue chez les colonisateurs. Il allait les humaniser enfin, «(…) c’est que ces êtres, tout en étant indubitablement humains, existent sur un plan beaucoup plus bas que même la caste inférieure la plus pervertie d’Europe.» sa guerre, il l’a mene contre tous, contre les indiens bien sûr mais aussi contre les débordements de ses « frères » jésuites. Débordements toujours méprisant verbalement, s’exprimant même parfois par des abus sexuels sur les indiens convertis. Christophe animé d’une foi extraordinaire est prêt à mourir plutôt que de faire ne serait-ce qu’une petite entaille dans le contrat morale passé avec sa foi.

Par contre, il est prêt à tout pour convertir ces « Sauvages», il apprend rapidement la langue et adapte les symboles catholiques, ainsi Dieu est devenu le «Grand-Genie», la Bible est l’équivalent d’un «Wampum», c’est un collier de coquillages utilisé par les Amerindiens du Nord-Est du continent américain comme un objet rituel et religieux. Bref pour convaincre, il adapte son discours. Cela ne marche pas pour tout le monde, à l’exemple de Oiseau qui est très méfiant et prévient ses proches :

« Mefiez-vous de ce bois-charbon, mes frères. En dépit de sa curieuse allure, il est très intelligent et il s’est accoutumé à notre mode de vie. Il s’attaque spécialement à ceux qui sont faibles d’esprit ou de corps.»

Leur relation, est très bizarre faite de méfiance et d’intérêt.

Donc trois personnages, une histoire dans un contexte historique.

Un premier roman historique de Joseph Boyden en trois parties, basé sur l’histoire de la vie de Jean de Brebeuf, jésuite missionnaire en Nouvelle-France, le Canada actuel. Il était chargé d’évangéliser les amérindiens et particulièrement les Wendats ou plus communément appelés Hurons. Pourtant ils n’étaient pas les seuls habitants de cette régions du nouveau continent, mais ils étaient un peuple sédentaire et ils commerçaient déjà avec les français. Contrairement aux autres tribus comme les iroquois, qui majoritairement refusèrent tout contact avec les jésuites. Il y eut bien des Iroquois évangélisés, mais ils furent bannis de la communauté des 5 nations. Jean de Brebeuf est un saint au Canada est le roman n’est basé que sur ce personnage, choix qui a fait polémique et à mon sens , à juste titre . Les critiques canadiens ont reproché à l’auteur de ne laisser prédominer que le point de vue du jésuite. Le récit des faits par les Amerindiens sert plus de bonne conscience à l’auteur, comme si par la voix des Hurons, Boyden cherchait à se dédouaner de son parti pris. Pour sa défense sur de nombreux plateaux de télévision, il a fait remarquer qu’à chaque début de partie, il avait écrit une page qui donnait sa vraie pensée loin de tout le contexte historique. Est-ce suffisant ? Je vous en laisse juge, personnellement c’est bien peu quand après avoir mené quelques recherches sur l’histoire du Canada, l’auteur aurai pu remettre en cause l’attitude et la manière des pays colonisateurs.

Faire prendre conscience que comme pour les USA, le Canada et le Québec se sont construit sur un véritable génocide. Certains lecteurs diront que ce n’est pas le but d’un roman que de dénoncer ou de prendre parti, mais compte tenu que l’auteur est lui-même d’ascendance amérindienne, on peut être surpris.

Mise à part ce parti pris qui me dérange, c’est un très bon livre à l’écriture précise qui s’inscrit bien dans l’œuvre de l’auteur. Auteur qui est vraiment devenu au fil de ses romans une belle plume de la littérature anglo-saxonne.

Même si je ne partage pas la façon dont le sujet a été traité, je vous recommande vivement ce roman d’aventure et très bien documenté. C’est un roman qui m’a éclairé sur un pan de l’histoire de la colonisation du continent américain que je ne connaissais pas.

Bonne lecture à tous !