« Arbre de fumée » de Denis Johnson…. La guerre du Vietnam revue par Beckett, la ruine et la décomposition constituent l’horizon ordinaire du monde, devant lequel ne restent que les mots.

Sur l’auteur



Poète, dramaturge et romancier Denis Johnson est né à Munich, Allemagne de l’ouest en 1949 d’un père employé au département d’État. Il a grandi à Tokyo, Manille et Washington au gré des affectations paternelles, entouré d’une petite foule de diplomate et de militaire dont certains étaient membres de CIA. Pendant sa jeunesse il fréquente le milieu hippie. Depuis l’âge de 14 ans, il se drogue avec différentes substances et boit et va le faire pendant les sept ou huit année suivante, avant d’être diplômé de l’université de l’Iowa où il obtient l’équivalent d’une licence. Il publie son premier recueil de poème en 1969 et an après, il est interné en hôpital psychiatrique pour la première de ses nombreuses cures de désintoxication alcoolique. Période trouble de son existence où il se retrouvera SDF.

il est reconnu littérairement lors de la publication de son recueil de nouvelles Jesus’Son en 1992, souvenirs de sa période junkie réunis en nouvelle, qui selon de nombreux critiques, fait partie des meilleures oeuvres de fiction américaine des 25 dernières années. Oeuvre qui a été adaptée au cinema en 1999 sous le même nom. Denis Johnson a un petit rôle dans le film.
En 2007, il publie Arbre de fumée « Tree of Smoke », son premier vrai roman en 9 ans qui remporte le National Book Award et est finaliste du Prix Pulitzer.

La der

JFK vient d’être abattu. La guerre du Vietnam bat son plein. Jeune agent de la CIA engagé dans des opérations contre le Viêt-Cong, Skip Sands ne tarde pas à perdre foi en son métier. Croisant une demi-douzaine de personnages pris dans la guerre, Denis Jonhson décrit de manière bouleversante leur chute inévitable. Roman polyphonique sur fond d’histoire et d’espionnage, aussi luxuriant que la jungle asiatique, cette œuvre folle, d’une puissance rare et déployée sur près de deux décennies, n’est pas sans évoquer le cinéma de Michael Cimino ou de Francis Ford Coppola. Une déflagration au napalm, dramatique et hallucinatoire.


Entre les lignes


 

 

Laissons résumer ce roman par le personnage principal William Sands « Il était une fois une guerre. il y eut jadis une guerre en Asie qui compta parmi ses tragédies le fait qu’elle suivit la Seconde Guerre mondiale, une guerre moderne qui avait réussi à conserver ou à raviver quelque chose de la gloire romantique des conflits plus anciens. Néanmoins, cette guerre asiatique ne réussit pas a produire le moindre romantisme en dehors de mythes infernaux. »
Voilà le décor posé, nous sommes dans le domaine du mythe, de l’idéologie, de la foi. Pas étonnant que l’auteur a choisi pour titre de son roman Arbre de fumée.Le titre du roman est tiré de la bible, l’arbre de fumée symbolisant dans l’ancien testament, Dieu.

Dans Arbre de fumée, Johnson décrit sans les juger des soldats de l’armée américaine qui s’efforcent de garder, contre toute vraisemblance, la foi dans ce qu’ils font. Plongée dans les œuvres de Calvin, Kathy Jones, l’évangéliste membre d’une mission humanitaire, les observe et songe: « Pour qu’il y ait un enfer, les habitants de cet enfer ne doivent jamais être certains qu’ils y résident. Si Dieu leur disait qu’ils y résident, alors ils seraient affranchis du tourment de l’incertitude et de l’espoir et leurs souffrances ne seraient pas complètes. » La foi, la quête de sens dans ce que l’on fait, le doute qui envahit tout. Si vous cherchez dans ce roman de guerre des actes héroïques, de belles descriptions de batailles alors je vous le dis passez votre chemin. Oubliez les images des films de Stanley Kubrick ou de Francis Ford Coppola, ici nous suivons la dérive de soldats américains.

C’est un roman de guerre sans guerre, un roman sur la religion sans dieu.

C’est une plongé abyssale de plus de 700 pages dans le morne conflit de la guerre du Vietnam, comme le dit le personnage principal, William Sands :« l’ennui. L’ennui. Et puis les gamberges. La fièvre et la solitude. » Ne cherchez pas d’action dans ce roman de l’inconscient d’une quinzaine de personnages dont nous suivons le destin, et la lente destruction dans de longues discussions ou monologues mêlant l’absurde au dégoût, les angoisses et les craintes.

Des soldats américains croyant se battre pour des idéaux de liberté et qui se retrouvent paumés a des milliers de kilomètres de chez eux et ne comprennent plus pourquoi ils sont là à combattre un ennemi invisible. Un livre qui nous révèle les différentes stratégies des uns et des autres pour mettre la réalité à distance.
La dure et froide réalité, la fuir, par la drogue « Tous étaient complètement défoncés aux amphetes, massacrant tous les hommes, femmes ou enfants qu’ils rencontraient. » ou l’alcool.
La tromper en échafaudant des plans de bataille, des opérations secrètes comme l’oncle de William Sands, le colonel. Ce personnage, héros de guerre américains par excellence, ne craignant personnes, a participer a deux guerres, a été fait prisonnier et s’est échappé d’un camp japonais, devenu par la suite agent de la CIA. Caricature du vrai soldat américain, bravoure, sûr de lui, confiance dans les valeurs de l’Amérique. Ce personnage haut en couleur, buvant et fumant comme dix hommes, dans sa folie va précipiter le destin des gens qu’il connais dans l’enfer de la l’autodestruction. au fur a mesure des années la guerre est perdue, les illusions du Colonel ne s’envole pas pour autant. Il croit toujours en la doctrine de son pays, croyance qui le conduit par petits pas vers la folie. Si le gouvernement échoue c’est parce qu’il est infiltré par des agents « hippies », « des gauchistes ». Mais lui va au delà de la doctrine officielle, il va créer sa propre agence de renseignement constituée de ses fidèles, son neveu, un sergent de la CIA et deux pauvres vietnamiens, personne ne doit connaitre cette association pour le bien de la nation. il va devenir de plus en plus paranoïaque, il va même jusqu’a créer une opération folle baptisée arbre de fumée, qui consiste à utiliser un agent double infiltré pour fournir de fausses informations au Viet-cong. Opération qui ne verra jamais le jour. La liberté, la foi dans ce que l’on fait est tellement justifié par la doctrine que l’on en vient a perdre toute notion de réalité. Comme le dit fort justement un des sergent de la CIA :
« Nous sommes a la lisière même de la réalité. A l’endroit précis où elle se transforme en rêve . »
Cette phrase peut malheureusement se vérifier encore aujourd’hui, sur les différents théâtres d’opération de guerre, Afghanistan, Syrie, Irak. la réalité, se protéger de la réalité comme par exemple, ces pilotes américains de drones de combat qui quotidiennement aux commandes de leurs engins de mort bombardent et tuent des êtres humains à des milliers de kilomètres de distance et rentrent le soir chez-eux tranquillement. Schizophrénie d’un pays qui combat pour la liberté et opprime tout un peuple.Roman puissant construit non par chapitre mais par année commençant son calendrier en 1963 et qui finit en 1983, qui nous livre année après année la longue descente aux enfers d’hommes et de femmes qui ont rejoints cette guerre comme le jeune William Sands : « Il avait rejoint la guerre pour voir des abstractions devenir réalité. Au lieu de quoi, il avait observé l’inverse. Tout, maintenant était abstrait. »
Livre où l’auteur distille page après pages le stress, la crainte et la compréhension que tous les personnages vont à leur perte. Inutile de leur crier ou d’essayer de leur venir aide, ils ont choisi a force de croire de se perdre. Johnson nous plonge dans son univers de guerre, nous en sortons avec le gout amer d’un énorme gâchis, d’une sensation d’engloutissement. Ce livre vous hante bien après avoir feuilleté ces 700 pages, il prend toute sa dimension en vous faisant toucher du doigt ce qu’il y a de d’horrible dans la confrontation avec la réalité de nos idéaux et dans l’abandon de tout ce en quoi l’on a foi.

Une voie et pas d’issue : « Tu ne trouveras peut-être aucun lieu de repentance bien que tu le cherches avec soin au milieu des larmes. »
C’est une oeuvre qui m’a fait l’effet d’une bombe, d’une explosion lointaine, mais si puissante que sa déflagration nous atteint et nous ébranle l’âme.
Un livre unique a déguster sans modération.
C’est un très grand livre que je vous recommande vivement, pour son histoire, son atmosphère et son écriture.