Le meilleur roman d’un incroyable conteur ! « Le Royaume » de Emmanuel Carrère

Sur l’auteur


Emmanuel Carrére écrivain, scénariste, essayiste, réalisateur, romancier.

Diplômé de Science Po, il est critique de cinéma pour Telerama avant d’écrire un essai en 1982  » Werner Herzog ». En 1983, il écrit son premier roman L’amie du jaguar publié chez Flammarion, puis Bravoure en 1984 publié chez POL à qui il confiera toute sa production littéraire. En 1986, il publie « La moustache » dont il fera la réalisation cinématographique en 2005. Il est un écrivain reconnu par la critique et le public avec la sortie en 2000 de son roman le plus connu L’Adversaire. Sept ans d’écriture autour de l’affaire Jean-Claude Romand, cet œuvre marque définitivement le style Carrère. L’Adversaire présente aussi le travail de l’écrivain, la lente gestation de l’œuvre.


Il mène dans les années 90 en parallèle une carrière de scénariste dans le cinéma en adaptant ses propres œuvres comme L’Adversaire, La Moustache pour les plus connus.

En 2003 il écrit Retour à Kotelnitch. Un roman russe est en librairie en 2007, puis en 2009 il publie D’autres vies que la mienne, roman dans lequel il se fait le modeste scribe de petites vies minuscules, œuvre mêlant le tsunami de 2004 au Sri Lanka, le combat de juges contre le surendettement, le combat contre le cancer.

En 2010 il est membre du jury au festival du film de Cannes présidé par Tim Burton

En 2011 il publie Limonov roman pour laquelle il reçoit le prix Renaudot

Il est co-scénariste de la série Les Revenants en 2012.

Le Royaume est publié en 2014, il est récompensé par le prix littéraire du journal Le Monde.


La der

A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans. C’est passé.

Affaire classée, alors? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir. Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcourus en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier? en historien?

Disons en enquêteur.


Entre les lignes
Comment résumer l’itinéraire d’un croyant devenu enquêteur?

Comment expliquer qu’un homme reconnu littérairement d’un milieu social élevé, très cultivé se mette à croire, à pratiquer la prière. A devenir un vrai croyant et surtout un fervent pratiquant de la religion catholique. L’explication est résumé dans cette simple phrase  » J’étais mûr pour entendre les phrases de l’Ėvangile adressées à tous ceux qui ploient sous un fardeau trop lourd(…) ».

Finalement nous pouvons tous suivre ce chemin, ce sentiment de malheur nous l’avons tous ressenti un jour, il est si bien résumé dans ces mots, « C’est après la trentaine que ce système s’est grippé. Je ne pouvais plus écrire, je ne savais plus aimer, j’avais la conscience de n’être pas aimable. Être moi m’est devenu littéralement insupportable. »

Alors pourrai-je comme Emmanuel Carrère devenir croyant ? Traverser une crise de l’être si profonde que la seule solution est, comme le dit si bien l’auteur, « Cela s’appelle l’abandon, et je n’aspirais qu’à m’abandonner. (…) Ce que je voulais le plus au monde, c’était cela : être conduit là où je ne voulais pas aller. ». S’abandonner, lâcher prise, la solution à cette dépression. Et puis il y a eu la période de doute, ou le Nietzschéen repris le dessus, la fin de la crise. « J’ai lu Nietzsche, et je ne peux pas nier que je me suis senti visé quand il dit que le grand avantage de la religion est de nous rendre intéressants à nous-même et de nous permettre de fuir la réalité « .

J’ai mis très peu de temps à lire ce livre de 630 pages, une petite semaine. J’ai mis plus de temps à me décider à le lire. Acheté dés sa sortie car je lis Emmanuel Carrère depuis son roman « La moustache », je me suis posé ensuite la question de savoir si le sujet allait m’intéresser. Un Pavé de 600 pages sur les premiers chrétiens pour un athée comme moi, cette lecture était un peu contre nature. Et puis je le confesse, j’ai eu peur qu’ Emmanuel Carrère ne se mette lui aussi à parler de religion en réaction à une autre tant décriée de nos jours. Donc oui, j’ai ouvert ce livre avec la peur d’être déçu par un auteur que j’apprécie.

Les premières pages passées et je retrouve le conteur génial qui commence a m’emmener Au fil de sa prose dans une histoire qui mêle, comme toujours depuis son roman L’Adversaire, sa vie privée et l’histoire de cette petite secte des premiers chrétiens. Ainsi, il choisit Luc comme personnage principal, compagnon de Paul l’un des douze apôtres de Jésus. Pourquoi Luc? C’est pour lui un grand romancier. Pour l’auteur, le fameux Luc, médecin grec, que rien ne prédisposait à être un chrétien, qui n’a pas connu Jésus mais rapporte ses actes, quand d’après les différentes sources qu’Emmanuel Carrère a croisé, il prouve que l’Evangile selon Luc est bourré d’arrangement avec la véritable parole de Jésus. En romancier, il a composé son texte.

Je sais qu’en écrivant certaines phrases, je ne vais pas me faire que des amis, tant pis.

Cette manière de voir les chrétiens et notamment Jésus comme un espèce de gourou suivi par une bande d’éclopés de la vie m’a beaucoup fait réfléchir. Finalement en croisant toutes les religions, en lisant les textes historiques, la vie des apôtres dans les différentes sources dont je dispose, je m’aperçois comme l’auteur que les religions au départ fonctionnent comme les sectes d’aujourd’hui, un personnage avec un discours séduisant : »Les premiers seront les derniers. » Fin psychologue, charismatique, visant les gens en état de faiblesses, en l’an 1 de notre ère, les gens qui suivaient Jésus étaient des prostituées, des malades en guenilles, des vagabonds, des bandits, des gens perdus.

Au delà de la caricature, Emmanuel Carrère nous interroge sur nos croyances, notre moi croyant, religieux. Qu’est ce que croire ? Voilà la question qui vient à l’esprit au fil des pages.

La lecture de ce roman est compliquée par la densité des informations qu’il nous apporte.

Je n’ignorais pas l’érudition de l’auteur, mais peut être en fait-il trop étalage. Certains lecteurs pourraient être très vite noyés sous le fleuve des sources qui abreuvent ce roman fleuve. Personnellement, à chaque références citées dans le livre, j’ai été enchanté d’aller aussi mener l’enquête. Ce qui à considérablement retardé L’écriture de cet article. Finalement, c’est sûrement le but final de l’auteur, nous informer, « J’étais en train d’achever ce livre et j’en étais, ma foi, plutôt content. Je me disais : j’ai appris beaucoup de choses en l’écrivant, celui qui le lira en apprendra beaucoup aussi, et ces choses lui donneront à réfléchir. » Effectivement, ce livre donne à réfléchir sur plusieurs choses, la détresse humaine, la foi des croyants, le doute des athées et puis l’histoire de ses premiers chrétiens dans l’antiquité.

J’aimerai qu’il écrive une suite, pour comprendre comment comme l’écrivait Nietzsche, « Par un matin de dimanche, quand nous entendons bourdonner les vieilles cloches, nous nous demandons : mais est-ce possible? Tout cela pour un juif crucifié il y a deux mille ans et qui disait être le fils de Dieu – encore qu’il n’y ait pas de preuve de cette affirmation. Un dieu qui engendre avec une femme mortelle. Un sage qui recommande de ne plus travailler, de ne plus rendre la justice, mais de guetter les signes de la fin du monde imminente. Une justice qui accepte de prendre un innocent comme victime suppléante. Un maître qui ordonne à ses disciples de boire son sang. Des prières pour obtenir des miracles. Des péchés commis contre un dieu, expiés par un dieu. La peur d’un au-delà dont la mort est la porte. La figure de la croix comme symbole, à une époque qui ne sait plus rien de la fonction ni de l’ignominie de la croix. Quel frisson d’horreur nous vient de tout cela, comme un souffle exhalé par le sépulcre sans fond? Qui peut croire que l’on croit encore une chose pareille? ». Il en va finalement de toutes les religions, comment à notre époque des gens croient?

Ce remarquable conteur m’a enchanté de la première à la dernière page. J’ai été conquis par cette histoire et je crois que c’est son meilleur ouvrage jusqu’à présent.

Son chef-d’œuvre. Peut-être que comprendre pourquoi l’on croit, démonter les rouages de la croyance, lire les différents textes bibliques, coraniques d’un œil critique, en discuter avec nos enfants, nos amis et connaissances désamorcerait les tensions de notre société. Comprendre une religion, une croyance, c’est peut-être commencer à tolérer l’autre. C’est en tout les cas ma solution pour ne pas juger. Et c’est aussi une manière de lutter contre les extrêmes aussi, ce livre est d’actualité comme les textes nietzschéens.

Je vous recommande chaudement ce livre. Et puis bien sur je recommande de lire cet auteur essentiel de notre littérature contemporaine.

Très bonne lecture…