La force d’un texte, la puissance des mots.. « Les Saisons de la Solitude » de Joseph Boyden

Sur l’auteur

Joseph Boyden né en 1966 est écrivain canadien d’origine indienne, écossaise et irlandaise. Adolescent il est inscrit chez les jésuites, à la Saint Brebeuf High School de Toronto.

On le retrouve ensuite au Northern College de Moosonee où il termine ses études littéraires puis part pour le sud des États-Unis. Il y sera tour à tour musicien dans un orchestre ambulant, fossoyeur ou encore barman.

Son premier roman, « Chemin des âmes » (Three Day Road) (Albin Michel 2006) à remporté le prix Amazon en 2006.

Son second roman, « Les saisons de la solitude » (Through Black Spruce) (Albin Michel 2009) a été couronné en 2008, par le plus grand prix literraire canadien, le Giller Prize.

Traduit en une vingtaine de langues, il est l’un des romanciers canadiens les plus importants d’aujourd’hui. Il partage son temps entre La Nouvelle-Orléans, où il vit et enseigne, et le nord de l’Ontario

 


La Der

Will un ancien trappeur, est dans le coma après avoir été agressé ; Annie, sa nièce,qui veille sur lui, lui parle.

Dans la communion silencieuse qui les unit, leurs voix s’entremêlent, évoquant les conflits et les douleurs les plus secrètes, celles de leur peuple.

De l’immensité sauvage des forêts canadiennes aux gratte-ciel de Manahattan, c’est le choc de deux cultures que décrit l’auteur.

 


Entre les lignes

En un bref résumé, huit mois après un voyage dans le « Sud », Annie retrouve son oncle dans le coma apres une agression de Marius Netmaker. Un indien issu d’une famille de trafiquant d’alcool. Annie bouleversée par l’état de son oncle, sur les conseils de son amie Eva, infirmière à l’hôpital, parle à son oncle. Elle lui raconte son voyage dans le « sud ». Endroit étrange pour une indienne Cree, « le sud » pour les indiens du nord de l’Ontario, c’est Toronto, New York et toutes les grandes métropoles américaines. Elle était à la recherche de sa sœur, Suzanne qui était partie avec son petit ami, Gus, le frère de Marius. Les seules nouvelles que Suzanne donnait venait de Toronto où elle menait une carrière de mannequin. Depuis quelques mois, sa famille n’avait plus aucune nouvelle de Suzanne. Son oncle, Will, a été plusieurs fois attaqué par Marius qui l’accuse de renseigner la police. Annie sur les traces de sa sœur commence à mener la même vie, se fait repérer par l’agent de sa sœur, devient amie avec les connaissances de Suzanne. Elle rencontre un biker dealer, Danny, qui a des informations sur sa sœur.

J’arrete ici mon résumé, car je veux ménager le suspens et vous laissez découvrir la fin de ce très bon livre, récompensé par le Giller Prize, l’équivalent de notre prix Goncourt au Canada.

Ce roman à la fois thriller et roman dans le plus pur style nature de la littérature nord américaine dont les principaux auteurs sont par exemple Jack London ou Jim Harrison qui est l’auteur de « Into the Wild« .

Deux personnages, deux histoires de vie, deux visions de la réalité de la vie quotidienne indienne, et principalement des indiens Crees, population dont est issue l’auteur, Joseph Boyden. Comme ses personnages, l’auteur a vécu à Moosonee, a été dans un collège catholique et a fréquenté la rue pendant son adolescence. Cette fiction contient énormément d’éléments autobiographiques, ce qui lui donne sûrement cette puissance au texte.

Et c’est aussi le choc de deux mondes que l’on devine dans le personnage d’Annie.

Annie l’aînée, qui dejà petite essayait de faire vivre les traditions indiennes en vendant des outres en peaux de castors que son Oncle avait chassé. Elle est la gardienne des traditions dans sa famille.

Son nom indien est Niska, petite oie, qui est le prénom de son arrière grand-mère qui était l’héroïne du premier roman de Joseph Boyden « Le chemin des âmes« , Les personnages principaux Will Bird et Marius sont les descendants des héros, Xavier et Elijah les deux indiens Crees partis pour faire la guerre en France en 1914. Will Bird est le gardien du fameux fusil « Mauser » de son grand-père qui était tireur d’élite pendant la grande guerre.

Les références à son premier roman son nombreuses, à tel point que l’on peut se demander si ce n’est pas une suite, un prolongement dans le temps des héros, c’est une pure intuition.

C’est un roman à deux voix, Annie raconte son histoire et Will allongé sur son lit nous conte comment il en est arrivé là, dans un hopital, comateux.

Finalement ces deux voix se rejoignent pour n’en former qu’une seule, celle d’un peuple qui cris sa douleur. Comme la plupart des villes indiennes, je n’aime pas le terme de réserve qui me fait penser à des espèces de zoo humains. Villes, ou zoo, Joseph Boyden nous montre le quotidien et les maux d’une société autochtone nomade que l’on a voulu avec force, évangélisée et sédentarisée, le résultat pour les gouvernements canadien et québécois, délinquance, pauvreté, alcoolisme, drogue.

Il dénonce la manière dont sont traitées ces populations, chaque personnage révèle une maltraitance, la mère de Will par exemple, « Ma mère avait une tumeur au cerveau (…) le gouvernement appelait ça une coïncidence, (…) L’armée avait abandonné derrière elle des piles de fûts qui fuyaient. Et presque tous les indiens a cent cinquante kilomètres à la ronde savaient que «coïncidence» était le mot des Blancs pour désigner une connerie. Une merde qui est arrivée. On ne s’excuse pas. Ne nous en veuillez pas. ».

Annie constate aussi à sa manière les ravages de la sédentarité, « C’est le désespoir qu’ils essayent de noyer dans des bières et des gobelets en plastique remplis d’alcool. ». Une société désespérée, où les indiens sont alcooliques ou drogués, « un jeune garçon âgé tout au plus d’une douzaine d’années, est allongé sur le dos (…) il avait siphonné le réservoir d’un motoneige. Un sniffeur chronique. »

Le racisme est présent aussi, les propos de Dorothy la petite amie du vieux Will en témoigne elle aussi, « La justice est lente, s’est-elle contentée de répliquer. En particulier pour les indiens. »,

Ce roman fait la comparaison entre deux cultures. Celle des blancs avec des personnages qu’Annie rencontre pendant son voyage dans les villes du « Sud », Toronto, ces mannequins, Violette, Veronique, Soleil. Les jet-setteuses internationales, les boîtes de nuit et son alcool, les ecstasy. Elle connaît les nuits New-yorkaise, les fêtes ou l’on rentre sur invitation. Les règles de vie aussi, « ici, personne n’appartient à personne », dit Butterfoot, le Dj à la mode et petit ami de Suzanne et puis d’Annie.

Pour Annie les villes sont vus comme sale, et très nauséabonde, et puis il y a la misère omniprésente chez elle à Moosonee, absente ici à Manahattan, « Il n’y a pas de pauvres et de nécessiteux ici, à Manhattan. Je m’aperçois que depuis mon arrivée, je n’ai rien vu de cette île cernée par deux fleuves sales. » Elle va connaître la violence, physique en se faisant attaquer sexuellement et la violence psychologique, avec la trahison de son petit ami et de ses amies mannequins.

Mais dans ces villes, il y a toujours un ange gardien qui veille sur Annie, un vieil indien Ojibwe, Inini Misko, il est le gardien des traditions dans la ville de Toronto. Il a veillé sur Suzanne, il veillera sur Annie, en missionant Gordon , « un indien des rues. » Qui deviendra son petit ami au retour dans la réserve. Ce personnage du viel homme indien vivant comme dans la nature, chassant des oies d’un parc, bivouaquant sous un pont. C’est peut-être à sa manière le lien entre nos deux cultures. Je pourrais aussi dire que ce vieux sage est la voix de l’auteur, mais c’est encore une interprétation personnelle. Une sorte de compromis. J’adore ce personnage haut en couleur qui ne sait pas dormir dans un lit et encore moins s’assoir dans un fauteuil. Imaginez, une espèce de tipi sous un pont de Toronto avec des indiens faisant cuire sur un feu de bois des oies chassées dans un parc.

Retour à sa vraie vie, comme le dit Annie, auprès de son oncle et de ses amis. Á Moosonee, Will raconte son histoire, celle d’un vieux trappeur qui a perdu sa femme et ses enfants dans un incendie accidentel, qui est alcoolique. L’alcool pour se rappeler, pour oublier, l’alcool pour ne pas affronter la réalité. Sa rencontre avec Dorothy va changer sa vie, il retombe amoureux et se pardonne la perte de sa famille, « J’ai cru voir ma femme qui souriait, qui approuvait d’un hochement de tête avant de s’éloigner de moi, de nous deux, sachant qu’elle et moi, nous nous retrouverions dans l’avenir. »

Will est l’indien respectueux des traditions et nostalgique des années de « trappes », gardien des traditions, « La vie dans la forêt est simple. Répétitive. Mon père savait qu’il n’y avait que trois choses indispensables dans les bois. Du feu, un abri et de la nourriture. On consacre chaque instant à les rechercher, ou à y penser. »

Pour sa nièce, les mots de son grand-père fait résonner l’indienne qui est en elle, « Il parle lentement en Cree, des mots longs, magiques, une part de mon héritage. ». Tout est là, pour retrouver son équilibre, ses racines, chaque être humain a besoin de savoir d’où il vient. Un être humain, n’est humain que par sa culture, ses traditions. Enlever lui ces fondements et il sera un être à la recherche de son humanité, de son identité.

Le style est sans fioritures, les mots sont précis. Les phrases sont construites de manière simple, elles vont a l’essentielle. Les phrases sont simples à l’image de cette population, elles sont dures comme la vie dans la nature.

La lecture de cet ouvrage est très facile, mais sous son apparente facilité d’accès, il recèle bien des choses qui demeurent cachés et qui se révèlent au lecteur petite petit, comme si l’auteur voulait éveiller notre conscience petite petit comme un lever de soleil sur la baie James, fief des indiens Crees.

C’est un roman où l’on apprend beaucoup sur l’autre. Un roman qui révolte la conscience humaniste pour peu que l’on en a une.

Et finalement Annie a raison, comme tout les gens persécutés par notre société, finalement « Mon oncle, tu es en équilibre tout au bord du monde. », comme sa tribu..

Je vous souhaite de vivre un moment aussi intense que moi a la découverte de ce second roman, qui nous prouve que Joseph Boyden s’affirme comme une grande plume de la littérature Nord-américaine.

Bonne lecture.