Ni remords, Ni regrets

 

Grains de sable

 

« Finalement, rien de bien compliqué, quand on a appris à se passer du superflu pour ne se consacrer qu’a l’essentiel » dit-il tout haut, parlant pour lui-même.

Le soleil allait se coucher sur cette plage de Barcelone, un homme assis, son vieux sac de sport Adidas posé a coté de lui, admirait le soleil se noyait dans la mer. Il était heureux d’être enfin arrivé sur cette plage. Un ami, il y a très longtemps, lui avait parlé de Barcelone et de cette plage, La Barceloneta. Il lui en avait brossé un portrait idyllique, le sable fin, la chaleur et la vue de la mer. De son côté, il avait regardé des photos, avait consulté des guides de voyage et avait même prévu un voyage familial dans cette ville. Mais rien ne s’était déroulé comme prévu. Quand il repensait à cette époque, il lui semblait que cela s’était déroulé il y a une éternité. Une sorte d’âge d’or de sa vie. Aujourd’hui, assis sur le sable de cette plage, il pouvait souffler un peu et penser au futur, réapprendre a conjugué le soi au futur, lui qui avait inventé un nouveau mode de conjugaison, au présent plus qu’immédiat. Pour l’instant, le présent avait perdu de son urgence laissant place à la sérénité. Dix longues années pour y parvenir, il y a des dizaines qui se comptent en centaines parfois, tellement le temps semble s’allonger écrasant le pauvre humain qui se débat, pris dans les tissus d’un costume tailler trop grand. Pendant des années, il avait voulu endosser une vie qui n’était pas la sienne, il y avait presque réussi, ses parents, ses amis loués l’homme qu’il était devenu. Et puis, dans sa penderie apparut un nouveau costume, séduisant, taillé pour lui. Hésitation, essayage, le prix à payer a été très lourd.

En avait-il les moyens ?

Allongé, dans le soleil couchant, il appréciait le calme de la vie. À sa droite, il regardait des adolescents jouer au football en riant, s’invectivant et hurlant quand un but était marqué. Lui, aussi avait joué au foot quand il était plus jeune, il avait même entrainé une équipe, quand il était encore un homme respectable. Un homme respectable, cet homme-là était mort. L’homme allongé sur la plage n’était plus respectable et surtout voulait rester anonyme, avoir une nouvelle vie, sans tentations, une existence simple. Il avait accepté de se contenter de peu, il avait réussi à ne plus exiger de la vie, mais a accepté ce qu’elle offrait. Il sourit en pensant à cela, « Me voilà un homme sage maintenant, il a fallu cinquante années pour que je comprenne cela. » En y réfléchissant bien, de quoi avait-il besoin ? Un toit sur la tête, manger à sa fin, de la musique, de la lecture et de l’amour. Un humain qui n’est pas aimé, qui n’a pas la sensation d’être aimé peut-il vivre ? Par expérience, il savait que cela était impossible, ou alors il fallait être atteint d’une pathologie psychiatrique dont le nom lui échappait, il avait lu un livre qui traité de ce genre de chose, de ces personnes qui sont incapables d’empathie. Peu importe, lui en avait besoin et il en manquait sérieusement. La tendresse, les câlins, même une accolade, tout cela lui avaient été enlevés. Désespéré, il avait bien fini par penser mettre un terme à sa vie misérable, à son existence. Ce qui l’avait sauvé de ses moments de désespoir intense, c’était les souvenirs heureux, les sourires, les rires de ses enfants. En pensant à ces jours bénis, sa vie reprenait du sens. Au fil des mois, des années, il avait appris à faire avec leurs absences et leurs rancœurs. Après tout, ce n’étaient que des enfants, ils ne pouvaient pas comprendre ce que leur père faisait. Et d’ailleurs, lui non plus ne savait plus ce qu’il faisait.

Toujours allongé, il laissa son cerveau battre la campagne, refaire en esprit le chemin qui l’avait conduit ici.

Une simple lettre, lui donnant rendez-vous, ici, sur cette plage. Une lettre avait nourri l’espoir de revoir un vieil ami, elle était signée, un vieil ami.

Il prenait des poignées de sable qu’il laissait filer entre ses doigts, il répétait ce geste inlassablement depuis qu’il était arrivé sur la plage. Ça geste l’apaisait être lui faisait penser au temps qui filait entre ses doigts. Une petite brise venue de la mer lui ramena du sable dans les yeux, il se releva hilare, un petit grain de sable pouvait vraiment faire des dégâts, les yeux rouges d’irritation, pouvait-on croire, l’homme repris du sable dans ses mains et le regarda s’écouler, son esprit le ramena au début, avant qu’il ne traverse le désert et que tous ces grains de sable perturbent la roue de son destin. Simple grain de sable….

 

Les costumes

 

Il se revoyait petit garçon.

Son père avait coutume de dire que la vie été un grand vestiaire, les hommes choisissaient le costume qui était taillé pour eux. « Tu peux changer l’habit, mais pas le mannequin. », répétait-il à son fils assis sur un tabouret dans la boutique de tailleur de son père. Il était fils et petit fils de tailleur, mais à dix ans il comptait devenir astronaute. Petit garçon rêveur, qui ne trouvait pas sa place dans le costume de vie que ses parents lui avaient taillé, trop à l’étroit, engoncé dans un rôle qui ne lui convenait pas. Il avait besoin de place dans cet habit trop cintré. Le mouvement, le changement, l’aventure, voilà ce qu’il voulait. Il ne travaillait pas très bien à l’école, préférant jouer et faire la cour aux filles. À l’adolescence, il eut des problèmes avec des filles qu’il avait déflorées et puis délaissées pour d’autres. Combien de pères du quartier étaient venus au magasin pour le menacer ? Il aimait séduire les filles, et avec le temps cela n’allait pas s’arranger. Jeune homme de dix-huit ans, il dut supplier son père de lui prêter une grosse somme d’argent pour qu’il paye l’avortement d’une de ses conquêtes. Les femmes toujours ce problème. Il y a des hommes qui sont dépendant de l’alcool, des drogues, et bien lui c’était des femmes dont il était dépendant, il lui en fallait toujours plus, jamais satisfait, jamais rassasié. Son père, heureux en tant qu’homme, que son fils profite de sa jeunesse, était déçu en tant que père par ce fils qui ne voulait pas de la boutique familiale et voulait partir a l’armée s’engager alors qu’il y avait une guerre qui ne voulait pas dire son nom de l’autre côté de la Méditerranée. Sa carrière militaire prit fin, quand le médecin le déclara inapte au service à cause de ses pieds plats. Pas de pieds plats dans l’armée, ce qui ne l’empêcha pas de faire son service militaire et de partir en Algérie, quand même pendant dix-huit mois.

Il était toujours nostalgique de cette période, Alger la blanche, la guerre, l’aventure, l’exotisme, de quoi exalter un jeune homme en pleine forme. Il connut les bordels pour militaires, les déboires d’une chaud de pisse, l’amitié virile de ses camarades soldat, les horreurs des attentats et puis les traitres que l’on emmenait à l’interrogatoire et que l’on ne ramenait jamais. Démobilisé, il revient en France. Il fallait qu’il trouve un métier, qu’il fonde une famille comme un homme de son âge se devait de faire. La quête d’un emploi fut simple, il n’avait rien d’intellectuel, ses résultats scolaires en étaient la preuve. Mais par contre, il savait utiliser ses mains, il était capable de réparer, de construire n’importe quoi. Son père connaissait un entrepreneur, qui le prit comme manœuvre sur les chantiers où il apprit le métier de carreleur. Métier qui lui permettrait d’ouvrir son entreprise, et puis il y aurait toujours du travail dans la construction. Il était doué pour ce métier physique, simple, mais rémunérateur. Carreleur, en voilà un drôle de costume, effectivement la vie était un immense vestiaire qui nous habillait en fonction de nos choix ou obligations.

Il y eut cette rencontre, une femme dont il est tombé amoureux. Enfin, amoureux pour un homme qui était amoureux tous les jours, le terme n’était pas très bien choisi, j’avoue. Il éprouvait une nouvelle sorte de sentiment plus profond, d’aucuns diront que c’est de l’amour, d’autres y verront de l’attachement. Amour ou Attachement, il se maria. Et enfila un nouveau costume, mais mon dieu que celui-ci était lourd a porté. Le poids de la famille des conventions, il ne le savait pas encore, mais il allait l’alléger un peu ce costume, en enlevant une partie essentielle du costume du parfait mari. Ce costume était fait de trois pièces, l’amour, la fidélité et l’assistance, la veste, le gilet et le pantalon. En homme de bien, il ne pouvait décemment pas enlever la veste, ni le pantalon, mais le gilet tenait chaud surtout en été. Le gilet fut déposé sur un cintre très rapidement et discrètement.

Pendant les premières années de son mariage, il fut un petit peu infidèle. Comment être un petit peu infidèle, me demanderez-vous ? Par un simple manque de temps, il possédait sa propre entreprise que sa femme gérait, et était un jeune papa de deux enfants, une fille et un garçon. Lisa et Stéphane qu’il chérissait. Cela effectivement lui laissait peu de temps pour la bagatelle, comme son père aurait dit. Son entreprise marchait bien, les enfants grandissaient, fatalement le temps était plus libre. Les maitresses s’accumulaient, comme les dépenses d’ailleurs, qui donnait des soupçons à sa femme. Cette femme qui depuis le début n’était pas aimée avec passion, mais plutôt une tendresse pour une vieille habitude. Sauf qu’il ne s’était pas aperçu que c’était une très mauvaise habitude. Je ne citerai jamais son nom, il l’avait tellement hais ce prénom que pour son équilibre nerveux il s’était consciencieusement astreint à gommer de son esprit tout ce qui pouvait la rattacher à lui.

Il ne faisait plus attention à ce qu’il laissait traîner dans ses poches, il laissait traîné son téléphone portable, il se trompait sciemment de prénom quand il parlait à sa femme. Provocation ? Envie de révéler ses trahisons ? Ou tout simplement ce besoin chez lui de changer de costume quand il se sentait trop a l’étroit pour lui. Peu importe, sa femme, appelons-la Clara pour les besoins du récit, il faut bien nommer le diable pour le comprendre et le combattre. Clara était une femme entière, ne faisant pas confiance aux hommes qu’elle jugeait trop faibles. Son mari en était le parfait exemple, faible et lâche. Tandis qu’elle se comportait comme une lionne ou une louve protégeant férocement son territoire et tout ce qui s’y rapportait. Un jour, il l’a prit à part et lui dit qu’il l’a trompée depuis longtemps, et qu’aujourd’hui il était amoureux d’une autre. Il fallait régler les détails, les enfants, le divorce et puis expliquer à la famille. Il en prenait la responsabilité, il voulait partir, il ne l’aimait plus, si tant est qu’un jour ils se soient aimés.

Terrassée, tremblement de terre, le sol s’ouvrit sur une brèche qui allait engloutir Clara. Le pire fut quand elle apprit, que la maitresse en question avait couché dans le lit nuptial, elle se ressaisit très vite. Cette femme et cet homme allaient payer l’affront. Cette pétasse, il se rappelait toujours de cette phrase, qui le faisait sourire, allait payer. Clara la louve, la lionne était réveillée et allait défendre son territoire par tous les moyens. Il se rappelle des sombres jours qui ont suivi, de sa fuite, de la promesse faite à ses enfants. Il se rappela des moyens énormes mis en œuvre pour le tuer socialement, si elle avait pu le faire physiquement, elle l’aurait fait sans remords.

Clara était une femme qui ne possédait rien, d’une famille pauvre qui n’avait comme moyens de subsistance que de menu entorses à l’aide sociale, ses parents connaissaient par cœur les arcanes du système et ses failles, pensions en tout genre, bons alimentaires, aide sociale pour les fournitures scolaires, et cætera. Son père ne travaillait plus, sa mère faisait des ménages au noir, Clara et sa sœur se débrouillaient seules bien souvent. Lui, n’avait pas compris l’opportunité qu’il représentait aux yeux de cette fille, la possibilité d’avoir une famille a elle, la respectabilité d’une femme mariée et mère de deux enfants. C’était une revanche, sur la vie honteuse de mendiante que ses parents lui faisaient vivre, la respectabilité. Elle avait voulu se marier rapidement, prétextant une grossesse, la peur du qu’en-dira-t-on et la pression familiale avaient fait le reste. Ils se marièrent, elle avait réussi. Même si sa grossesse n’était qu’un pieux mensonge, il n’en saura jamais rien, elle a malheureusement fait une fausse couche après les fiançailles, voilà pour le prétexte au mariage.

Il avait brisé la respectabilité de cette femme, avait écorné l’image de femme épanouie, de mère attentive. Il allait vivre un cauchemar. Les jours qui suivirent la révélation simple de son désamour furent terribles, scènes, hystéries et conseils fort avisés de sa famille qui était telle une portée de rats, vivant dans les ordures et sachant exploités, recyclés le passé. Comme des rats, ils agissaient dans l’ombre, attaquant systématiquement ce qu’il avait construit. Il n’était pas de taille à affronter les rats. Il fuit, ne voulant plus rien n’à voir à faire avec elle, ne lui répondant plus au téléphone, évitant tout contact. Il pensait que cela suffirait, qu’avec le temps, elle s’arrêterait. C’était mal connaitre les femmes lionnes et les mamans louves, il avait osé parler de gardes partagées, ses enfants a elle qui avait été chez lui avec la petite pétasse, qui avait violé le sacro-saint lit nuptial, qui avait sûrement parlé a ses enfants, les avait peut être câliné. Insupportable trahison, une maman louve ne laisserait jamais une autre espèce de femelle s’occuper de ses petits, jamais. Ce sera un combat à mort, pas de quartier, seule la mort de l’un ou l’autre pourra arrêter cette guerre. C’est à cette époque, qu’il avait vu le film « La guerre des roses », il était sorti de la salle, bouleversé, laissant sa maitresse seule dans l’obscurité. Il avait compris, que ce qu’il avait vu sur le grand écran, n’était que le film de sa rupture. Le couple se détruisait jusqu’à la mort des deux époux, ils en arriveraient peut-être là, eux aussi. Le divorce se compliqua, coups, blessures, abandon, pensions alimentaires tout était là, posé, sa vie privée étalée, jugée. Il se rappela de ce qu’avait dit son avocat, un ami, puisqu’il s’occupait de ses affaires depuis la création de son entreprise, il y a de cela dix ans, « Cette cinglée de bonne femme ne te lâchera pas avant d’avoir collé ton foie dans son congélateur. » Il avait raison, le divorce fut prononcé à ses torts, il lui laissait la maison, la garde des enfants un week-end sur deux et une pensions alimentaires assez conséquentes. Il en avait enfin fini, divorcé, il pouvait vivre sa vie, tirer un trait sur le passé. Mais la lionne qui tenait son zèbre n’allait pas abandonner, malgré tout la proie était encore vivante, essoufflée, blessée, mais encore en vie, ce qui pour une lionne était insupportable. À force de battre en retraite, de combattre pour des broutilles, les affaires périclitaient, il prenait du retard sur les chantiers, tirait sur le budget pour manger, travaillait encore plus, ses enfants ne le voyaient plus. Il commençait à perdre pied. Quand l’homme était épuisé, c’était le père qui ne jouait plus son rôle. Pourtant sa maitresse l’avait prévenu, « Ne lui donne pas un angle d’attaque, elle te surveille tapis dans l’ombre et au moindre faux pas, elle t’aura. Prend tes enfants même si tu n’es pas là à cause du travail, je m’en occuperais. » Il n’avait pas voulu l’écouter, il s’en sortirait tout seul. Un zèbre ne lutte pas avec une lionne, dans l’échelle alimentaire, il avait oublié qui dominait. Ce qu’elle n’avait pas eu par la loi, elle l’aurait par le porte-monnaie. La maison vendue, l’entreprise en faillite et lui reparti sur les chantiers comme a ses débuts. Il ne supportait pas la déchéance dans laquelle sa vie se trouvait précipitée, il se sépara de sa maitresse pour lui épargner les assauts répétaient de son ex-femme. Il savait que c’était une lutte dont personne ne sortirait indemne, mais les victimes collatérales étaient toujours les enfants qu’il ne voyait plus. Il imaginait les dialogues sournois, les petites phrases assassines sur son compte. Il avait honte de l’image détestable de lâcheté qu’il avait laissée à ses enfants. On ne revient jamais en arrière. Les chantiers dans sa région se raréfiaient, il dû faire des centaines de kilomètres pour travailler, allant toujours plus loin, son salaire n’était plus celui qu’il avait quand il était artisan, plus de frais moins de salaires et toujours une pension a verser. Plus les moyens de payer un avocat, acculer, il dériva longtemps. Un homme qui avait tout perdu, sans argent, sans famille, cette famille qu’il avait construite un peu malgré lui, qui maintenant était réduite à néant. Dans le ciel radieux qu’était sa vie, il y eut une étoile morte se transformant en trou noir qui aspirait toute forme d’espoir et qui le détruisait. Sans espoir, sans un sou, il quitta la vie, et fuit. Sans espoir de retour il avait endossé un costume neuf, qui avec le temps vieillissait mal, élimé, troué d’espoir.

Sur un chantier, perdu dans le centre de la France, loin de Clara et de ses enfants, il pensait vivre tranquillement, se reconstruire, et essayer de reconquérir l’estime de lui-même. Il ne payait plus rien, il n’avait plus rien. Payé au noir, dormant dans son break qu’il avait réussi à garder, car il n’était pas à son nom, comme tout ce qu’il possédait.

Un jour, les gendarmes. Un jour les menottes. La liberté détruite par un trou noir.

 

 

 

L’écrou qui resserre une vie

 

Quel horrible moment que le garde a vue, il allait quitté son costume de divorcé, usé jusqu’à la corde pour un, tout nouveau, a rayure. La garde à vue doit servir à cela, c’est un vestiaire où l’on te demande de mettre ta vie à nue pour endosser un costume de coupable. Lui était coupable, et n’avait aucune envie de se défendre. À quoi bon, il était en tort sur toute la ligne. La prison lui pendait au nez de toutes les manières, il n’avait rien a cacher, décrivant se qu’il avait vécu devant un représentant de la loi sévère, mais qui au fur et mesure de la déposition avait pitié de l’homme. Peut-être qu’il était marié, qu’il avait déjà trompé sa femme ou qu’il avait eu lui aussi à l’esprit de quitter sa femme pour une autre ? Cet officier a écouté sa version, pour une fois qu’on l’écoutait, il signa sa déposition. Il allait passer devant le tribunal. Quand il était plus jeune, il était déjà passé au tribunal, il connaissait cette peur de ne pas savoir ce que l’on allait faire de lui. La justice a les yeux bandés et une balance dans la main, elle pèse justement le bien et le mal, le tribunal n’est que les yeux qui doivent éclairer son jugement. Les yeux, il y en avait beaucoup, il reconnut dans la salle d’audience, des amis aux yeux emplis de déception et aux regards remplis de haine pour cet homme qui avait trahi la confiance qu’ils avaient placée en lui, sa mère âgée en larmes. Il tourna la tête et vit au premier rang de ce cortège, Clara triomphante, souriante avec ses deux enfants, Lisa et Stéphane ses deux petits. Ils avaient grandi, sa fille était une magnifique adolescente et son fils, quel grand gaillard, deux étrangers pour lui. Les larmes coulaient quand le juge lui demanda s’il avait un avocat, « non », il lui en sera en commis d’office, « Je n’en veux pas, je me défendrais seul. » Brouhaha dans la salle, le juge lui expliqua qu’il s’exposait à de nombreux problèmes au vu de son dossier, il s’en moquait, il voulait disparaitre, l’affaire fut renvoyée pour lui permettre de réfléchir. Première nuit en prison, il avait enfilé ce costume de prisonnier avec une facilité déconcertante, la lionne ne pouvait plus l’attaquer, a l’abri derrière les barreaux. Il pouvait enfin vivre et connaitre la paix, enfin il fallait quand même faire attention, le milieu carcéral n’était pas un havre de paix. Mais les prisonniers étaient certes violents, mais la violence physique il pouvait et savait la gérer. Les nombreuses bagarres de sa jeunesse l’avaient endurcie. Effectivement, le procès fut sanglant, on ne lui épargnait rien, les larmes de Clara devant le juge, les mines renfrognées des enfants. Rien n’était en sa faveur, il était dans une arène où Clara pouvait le dévorer doucement et lentement en le faisant souffrir, lui infligeant ses erreurs passées comme autant de morsures. Épuisé, effondré par le regard haineux de ses enfants, il restait muet des heures entières, ne répondant pas aux attaques de l’avocate de son ex-femme, « quelle virtuose celle-ci, elle l’a bien choisi. » Se dit-il tout le long du procès. Il avait hâte de retourner dans son abri qu’était devenue sa cellule. Paradoxe de sa situation, il était plus en sécurité en prison que fasse a cette femme qui fut son épouse. Plaidoirie de la partie civile, réquisitoire du procureur et délibération. Une petite heure plus tard, le tribunal revenait et le condamnait a de la prison ferme, triomphe de Clara, larme de sa mère, indifférence de ses enfants, amis qui détournaient leur regard. Lui était heureux que tout ça soit fini, il put dire au revoir à sa mère âgée, et il fut ramené à sa cellule. Il dormit longtemps ce jour-là, tellement longtemps que c’est un surveillant qui l’avait réveillé le croyant mort, les suicides en prison étaient tellement répandus voyant un homme allongé sur le côté qui ne répondait pas lorsqu’on lui permettait de sortir était forcement un homme mort. Non il n’était pas mort, juste épuisé.

Durant son long séjour en maison d’arrêt, il écrivait beaucoup, à sa famille pour s’excuser, à ses deux enfants pour expliquer les tenants et les aboutissants de cette triste affaire. Il en profita aussi pour lire beaucoup, il dévalisa la bibliothèque de la prison, il demanda à sa mère un poste et des disques de musiques classiques, qu’il écoutait quand ses codétenus lui donnaient la permission. Il se transformait, il avait tout le temps nécessaire et jouissait d’une tranquillité toute relative. Les premiers temps, il avait pris des coups, il avait compris que nouer certains liens permettaient de vivre plus sereinement son incarcération. Il avait tissé un lien d’amitié avec un homme qui partageait sa cellule, un gars qui avait tué pendant une bagarre de rue un homme d’un coup de couteau, « c’était un accident, je te le jure, mais je ne suis qu’un arabe et dealer de banlieue. Personne n’a voulu me croire, j’ai pris dix ans mon pote. » Répétait-il à qui voulait l’entendre son histoire. Il fumait beaucoup et n’avait pas d’argent, il avait demandé à sa mère de lui acheter des cigarettes pour Ahmed, c’était son nom. En remerciement, Ahmed lui présenta les gens qui pouvaient l’aider à rester tranquille contre des cigarettes, du chocolat. Tout se monnayait en prison, la drogue, la télé, les cigarettes, les biscuits et même le sexe. En vivant au milieu de tous ces gens qui avaient tous des histoires, des parcours de vie incroyable, il lui vint l’idée d’écrire un livre, une sorte d’étude de population basée sur des témoignages. Il se mit à écrire, les histoires de ses détenus qu’il croisait, des surveillants aussi. Il n’avait plus de passé quand il sortirait de prison, il voulait laisser une trace de ce que la prison avait fait pour lui. Comme quoi un numéro d’écrou peut bien resserrer les rouages d’une vie dont la roue était voilée.

L’écrou resserre la vie. Le temps passe et la sortie de prison arriva.

 

 

Le jour d’après

 

Les portes de la prison s’ouvrirent, le temps pour lui de dire au revoir a Ahmed et les quelques amis qu’il s’était faits pendant son séjour. Libre, sans rien, sauf les quelques euros donnés par l’administration pénitentiaire et l’adresse que le CPIP, le conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, lui avait donnée pour le travail. Il allait travailler sur des chantiers, refaire le métier qu’il connaissait. L’entrepreneur était un homme simple, au caractère dur, mais juste. Il fallait arriver à l’heure, ne pas être feignant, pas d’alcool ni de drogue, être poli, respectueux et rester honnête. Valeurs sûres, pour une nouvelle vie sereine. La lionne s’était volatilisée et avait convolé en noce, a en croire les informations de l’assistante sociale qui suivait de près son dossier, d’ailleurs cette femme d’un certain âge l’avait bien aidé, quand il a fallu faire en sorte que la pension alimentaire soit réévaluée à la baisse, il était a présent en commission de surendettement. Cette femme connaissait aussi bien le système que son ex, les failles a exploiter pour pouvoir vivre dignement et pouvoir s’acquitter de la pension alimentaire pour ses enfants. Il a fallu aussi qu’elle prenne le temps de lui expliquer que la pension alimentaire n’était pas un salaire qu’il versait à son ex, mais une sorte d’allocation qu’il versait pour l’éducation de ses enfants pour qu’ils ne manquent de rien. Finalement, c’était ce qu’il faisait automatiquement pendant toute sa vie de père au foyer, mais il fallait qu’il continue à le faire comme si ses enfants étaient dans son foyer. Il n’avait pas le choix. C’était compliqué à comprendre, car en pratique il ne savait pas si cet argent allait bien à ses enfants. L’assistante sociale doutait que dans la majorité des cas les pensions servent bien aux enfants. Mais il fallait faire comme si, la loi était ainsi. Tous les mois, voyant la mention « Pension alimentaire » sur son bulletin de salaire, il faisait l’effort de penser aux belles robes et aux belles voitures que ses enfants auraient grâce à lui, et aux grandes études qu’ils feraient. Ses enfants, il en était sûr, n’étaient pas bêtes comme leurs deux misérables parents. Le soir, seul dans son petit studio, à écouter un concerto pour piano de Beethoven, son compositeur préféré, ou une étude pour piano de Chopin, il revoyait sa fille petite bouille de trois ans, lui lançait des papas je t’aime, la tête nichée dans son cou. Ses longs cheveux bruns lui caressant les bras, il revivait les premiers pas de son fils, et l’immense joie qui avait été la sienne quand il avait réussi à faire du vélo sans les stabilisateurs, la fierté d’un père quand on faisait l’éloge de la beauté de sa fille Lisa. La musique classique avait réussi à apaiser sa colère, sa rancœur d’être un père si absent. Il s’en voulait tellement, qu’il n’était plus capable, a quarante-cinq ans passés, d’éprouver d’amour pour qui que ce soit, hormis le souvenir de ses enfants perdus.

La vie reprenait un sens pour lui, l’abri que l’assistante sociale avait créé le protéger de tout. Financièrement indépendant, honnête vis à vis de la loi, il avait réussi à s’en sortir. Mais un homme quand il devient père, laisse une part de lui-même dans ses enfants, c’était un homme incomplet malgré tout. Le temps passait, les journées étaient bien remplies, travail, lecture, musique rythmaient sa vie. « Un long fleuve tranquille », fini, « La guerre des roses », jusqu’au jour où pendant l’entretien mensuel avec l’assistante sociale elle lui remit une lettre qu’elle avait reçue, le cachet de la poste était d’un petit village de Bretagne qu’il ne connaissait même pas de nom, il ouvrit la lettre et lu en silence.

C’était un vieil ami qui l’invitait à passer quelques jours en Espagne, il s’excusait de l’attitude pitoyable qu’il avait eue pendant « la triste histoire », et l’assurait de son amitié. Il mentionnait le fait qu’il avait une surprise pour lui, et lui donnait rendez-vous un vingt-sept mai de cette année. Cette date lui rappelait vaguement quelque chose, mais il n’arrivait pas à se rappeler quoi ? Et puis c’était dans trois mois. Devant son air de surprise et d’étonnement, la vieille assistante sociale s’inquiéta, elle savait qu’il était encore fragile psychologiquement depuis qu’elle lui avait appris la mort de sa mère, et que son patron lui avait refusé un ou deux jours de congé pour assister à l’enterrement qui avait lieu a l’autre bout de la France. Aujourd’hui, cette lettre qui lui donnait un rendez-vous, elle avait peur qu’il décide de s’y rendre et d’essuyer un nouveau refus de son employeur. Au vu, de son air un peu perdu, de la détresse de son regard, elle comprit qu’il attachait une importance à tout ça. Faire une bonne action qui sortait un peu du cadre de son emploi, de sa fonction, elle l’avait déjà fait, mais pour lui, un ex-taulard qui ne payait plus sa pension alimentaire, enfreindre les règles pour lui. Cela en valait-il le coup ? Il ne sut jamais qu’elle avait usé de son statut auprès de son employeur, mais celui-ci lui accorda un congé de trois jours, avec le week-end, cela lui en faisait cinq. L’assistante sociale pensait que même si cette lettre n’était qu’une blague, un peu d’air, un voyage lui ferait du bien.

La veille de son départ, il alla dire au revoir et remercier son assistante sociale, c’était une femme sur qui on pouvait compter, et une espèce de lien s’était créé entre eux, quelque chose de doux et d’agréable. Il ne voulait surtout pas nommer, ne pas en parler de peur de l’abimer, un lien amical ou amoureux est une mince ficelle qui peut rompre si on y met trop de tension à vouloir le nouer plus fort. Par amitié elle lui avait payé le billet de train jusqu’à Bordeaux, ce qui représente trente pour cent du prix de ce voyage, pour le reste du périple, il allait l’effectuer en auto-stop, en car. Il voyageait selon ses moyens pécuniaires.

Le jour d’après la renaissance, il allait parcourir le vaste monde.

 

 

Graine d’espoir

 

Le voilà ici aujourd’hui, que de chemin parcouru pour attendre la félicité d’une vie !

Il se redressa, tourna la tête de droite à gauche constata que les ados avaient laissé la place aux amoureux de bord de mer, des couples assis enlacés regardaient le soleil se coucher. Il reprit la lettre dans son vieux sac de sport, la relut et regarda bien la date et l’heure du rendez-vous, nous sommes bien le vingt-sept mai et il est vingt heures à Barcelone.

Dans un quart d’heure, il devrait arriver, et la surprise avec. Cette plongée au cœur de ses souvenirs l’avait beaucoup plus remué qu’il n’avait cru. Il fallait qu’il se dégourdisse les jambes, scrutant les alentours, il ne vit pas la jeune fille qui depuis un moment l’observait.

Il se mit debout, faisant quelque pas en avant, des aller-retour sur une distance de vingt mètres, il ne l’entendit pas arriver, ni le son de sa voix, occupé qu’il était, avec son baladeur à écouter le concerto pour violon en Do opus 61 de Beethoven, il chantonnait la mélodie.

Elle lui tapa sur l’épaule, il sursauta, se retourna, plissa les yeux regardant cette jeune fille d’une vingtaine d’années marmonnant quelque chose qu’il ne comprenait pas. Le baladeur, elle enleva d’une main ferme le casque, et prononça « Papa ? », il pleura de joie, de bonheur, c’était sa Lisa, sa princesse, sa petite fille. « Lisa, Lisa » il répéta son prénom comme une incantation magique, pour être sûr que se soit-elle, « Lisa, Lisa », pour conjurer le vilain sort, il le répéta même quand elle tomba dans ses bras et qu’elle lui dit « papa, Papa ». Et le temps s’arrêta, il la voyait si belle et la sentait dans ses bras encore comme la petite fille de trois ou quatre ans qui, la tête nichée dans son cou, lui répétait « Mon papa, je t’aime. »

Le costume que la vie lui présentait avait un gout de déjà-vu si plaisant, il croyait n’en avoir plus les moyens.

Mais cette petite tête nichait dans son cou de vieux, faisait germer une graine dans son cœur, devenu une terre si stérile, que même les sentiments simples comme l’amitié avait du mal a pousser. Mais la graine que sa fille venait de planter était plus forte que tout.

 

Deux êtres sur une plage s’étreignaient dans le soleil d’un jour qui ne voulait plus mourir.

Espoir, ni remords ni regrets.