La petite tricheuse… Partie 10

Partie 10

 

Comme tous les matins, Madame Slaughter se leva de bonne
heure. Elle se rendit péniblement dans la cuisine pour préparer le petit
déjeuner pour elle et sa fille. Comme tous les matins elle maudissait la
vieillesse qui lui donnait autant de douleur dans les jambes, cette terrible
arthrose qui ne la lâchait pas.

Elle remplit d’eau et mit en route sa bouilloire électrique
pour son thé, pris le pot de marmelade d’orange dans le réfrigérateur, fit
griller trois toasts de pain complet, rempli un verre de jus d’orange, pris sa
tasse et y déposa son sachet de thé Earl Grey. La table pour le petit déjeuner
était prête. Le bol et les tartines de pain, pour Myriam, étaient posés en
face. La chaise de Myriam était vide, elle n’était pas encore rentrée, cela ne
lui ressemblait pas. « Ma fille m’étonnera toujours, jamais là, quand on a
besoin d’elle ! Rater le petit déjeuner familial, maintenant. Elle préfère
rester sûrement dans un lit avec un homme ou autre chose. C’est plus important
que sa mère. Ingrate ! », marmonna-t-elle en regardant par la fenêtre
de son appartement. Observant les gens dans la rue, comme a son habitude, elle
constata que la voisine avait étendu son linge alors que le ciel était
menaçant, « Pfff, encore une qui ne regarde pas la météo, tant mieux,
quand elle rentrera son linge sera mouillé et elle pourra recommencer a lavé.
Tiens son mari se ballade en sous-vêtement, il n’a pas honte celui-ci de
montrer son ventre énorme, va te rhabiller sale gros ! Comment peut-on se
laisser aller comme ça, je vous le demande ! honteux. ».

La fenêtre de la cuisine donnait sur une cour carrée au
centre de la résidence. Une sorte d’arrière-cours, de coulisse de la vie intime
des résidents, poste d’observation idéale pour Madame Slaugther. Elle ne
sortait pas beaucoup, ne voulant plus côtoyer ses voisins qu’elle jugeait idiots
depuis qu’une de ses voisines s’était permis d’émettre des commentaires sur
l’apparence de Myriam, son maquillage, les robes qu’elle portait le soir pour
sortir. Surtout la Cathy, la voisine du troisième étage qui allait colporter
des ragots sur sa fille et cependant l’idée dans toute la résidence que Myriam
devait sûrement se prostituer pour se maquiller et s’habiller de la sorte.
Madame Slaughter l’avait appris au parc. Le Parc, enfin elle appelait comme
cela le jardin public situé au pied de la résidence HLM de la ville de
Pontoise, était le lieu où toutes les femmes d’un certain âge se rassemblaient
vers quinze heures après la série quotidienne de la première chaine, dés que le
temps le permettait, pour parler, lire tricoter, mais surtout commenter la vie
des uns et des autres. Elles appréciaient beaucoup ces après-midi instructifs.
Son amie, enfin elle n’avait pas à proprement parler de relation amicale, mais
plutôt des connaissances, Bernadette lui avait dit les rumeurs qui couraient
sur Myriam. Drapée dans sa fierté, elle quitta le parc et ses habitantes sans
omettre de dire, avec toute la méchanceté et la mauvaise foi dont elle savait
faire preuve, à toutes ces dames que sa fille n’était pas une prostituée, mais
qu’elle s’habillait avec goût et surtout elle savait se mettre en valeur,
« Ce n’est pas comme vous, ma fille a été éduquée avec toutes les bonnes
manières et sachez qu’en Angleterre cette mode vestimentaire faisait fureur
auprès de la jeunesse de bonne famille. ». Elle quitta le parc pour
toujours, outrée que l’on puisse penser que sa fille s’habillait vulgairement,
de plus c’était elle qui choisissait sa garde-robe. Elles avaient pris
l’habitude de faire les boutiques ensemble.

Depuis cette triste histoire, elle restait dans son
appartement la plupart du temps seul en maudissant le monde d’avoir toujours
des soucis à cause de ses enfants. D’ailleurs, il a fallu qu’elle quitte une
ville ou elle avait des attaches pour s’enterrer ici, dans cette résidence
lugubre, peuplée de gens ayant si peu de goût. Des villes elles en avaient
connu, Limoges la ville de son enfance, Paris qu’elle avait du quitter après la
mort de Bruno et maintenant Pontoise, la banlieue, « Qui aura cru cela
possible, une femme comme moi qui a tant donné et rien eu en retour, vivre ici
les dernières années de ma vie. Quelle honte et tout ça pour quoi ? Des
filles ingrates qui me laissent seul, qui ne sont pas reconnaissantes des
sacrifices consentis. Faites des gosses ! », pensa-t-elle.

Cette vieille femme avait de sa vie gardait une rancœur
immense, un sentiment profond d’injustice, c’était une perpétuelle victime.

La mort de ses conjoints, de sa fille ainée était autant de
marques d’ingratitude que ses défunts lui faisaient. La laisser seule, bien
souvent sans ressource, dans la précarité, lui était insupportable, il fallait
des coupables. Les morts étaient les coupables tout désignés, silence, procès à
charge. Sans compté, les plaies de sa vie, les différents fardeaux que ces
lâcheurs, ses compagnons défunts, lui avaient faits, ses lâcheuses de filles.

Pour ce qui était de s’occuper de nourrissons, c’était une maman
attentionnée, les filles n’avaient jamais manqué de rien.

« Les enfants sont beaux, mignons quand ils sont
petits. Ils obéissent, ils ne posent pas de questions et ne vous accusent pas
de tout leurs maux. Les petits, ça ne demande qu’a être nourri, lavé, et un peu
d’amour. » Se dit-elle toujours plongée dans son passé, devant sa fenêtre.

Pas besoin de se demander si on les aime comme il faut, si
la qualité de l’amour porté est bonne et suffisante.

Pas de jugement, c’est ce qu’elle aimait chez les petits
enfants.

Quand ils grandissaient, son jugement changeait. Elles
voyaient ses enfants comme des adversaires, surtout ces filles à l’adolescence,
au moment ou les garçons commençaient à les regarder. Rivalités féminines
primaires. Madame Slaughter était une jolie femme qui savait plaire aux hommes,
une séductrice née, elle aimait être belle, se sentir désirée par tous les
hommes qu’ils soient beaux ou laids, grands ou petits, peu importait, du moment
qu’a son apparition dans une pièce, lors d’une promenade dans la rue les
regards des hommes se focalisaient sur elle, elle était encore plus heureuse
quand ces hommes étaient en galante compagnie.

Les mots qui déclenchaient les hostilités venaient souvent
des mères qui s’extasiaient sur la beauté de ses filles, les premiers petits
amis qui n’avaient d’yeux que pour ses filles. Elle était reléguée derrière, on
ne la remarquait plus. Insupportable situation, il fallait qu’elle soit la plus
belle, montrant sa toute-puissance de femme et de mère elle utilisait tous les
arguments, elle agissait comme sa mère, rabaissant, stigmatisant et
ridiculisant ses filles en privé, mais surtout en public.

La séduction, l’envie de plaire était une revanche sur sa
mère qui lui renvoyait une image si négative de son physique. Cette mère qui
lui répétait toujours a l’adolescence qu’elle ne trouverait jamais de mari bien
trop laide qu’elle était. À l’adolescence il est vrai qu’elle n’était pas
belle, l’acné avait envahi son visage, le docteur lui avait prescrit de l’eau
précieuse, des pommades, des savons, rien n’y faisait. Les boutons
envahissaient toujours son visage. Elle était une jeune fille complexée, se
trouvait laide et ce visage boutonneux l’insupportait à tel point qu’elle avait
cassé tous les miroirs de la maison dans un accès de fureur. La situation
s’améliorait à sa majorité, à vingt et un ans, c’était une belle jeune fille
que l’acné avait quittée, ne laissant aucune trace sur ce visage à l’ovale
parfait et aux grands yeux d’un bleu si profond. La jeune fille avait encore
gardé en mémoire le reflet de ce visage vérolé, défiguré par l’acné. Jusqu’à la
rencontre de ce gamin qui lui avait montré par son insistance amoureuse qu’elle
était désirable, il lui répétait sans cesse combien elle était belle.

Ses amies avaient adopté d’étranges comportements, elles
étaient jalouses d’elle, lui répétait de se tenir a l’écart de leurs petits
amis, défendaient aux garçons de lui parler. Elles ne se baladaient plus
ensemble, pourtant elles étaient si soudées avant, une bande de trois copines
qui se fréquentait depuis le collège. Amies à la vie à la mort, elles étaient
toujours là les unes pour les autres, elles partageaient leur bonheur et leur
malheur et pour la future madame Slaughter, ses amies étaient un réconfort
précieux dans la douloureuse épreuve qu’était son adolescence. Elle était
seule, ses amies l’avaient abandonné. Privée de ses copines, elle se retrouvait
souvent accompagnée de garçons, qui rivalisaient de mots tendres, de
flatteries, pour la séduire. C’était une révolution pour elle, plaire, séduire.
Petit à petit, elle prit de l’assurance et rattrapa le temps perdu. Elle
séduisait pour le plaisir sans que sa vertu en pâtisse. Pour une jeune fille à
Limoges dans les années soixante, séduire pour le plaisir était bien souvent
synonyme de prostitution. C’était dangereux pour sa réputation et celle de sa
famille.

C’était pourtant devenu son jeu favori, et pour protéger sa
réputation elle avait même créé un personnage qui allait séduire les hommes
dans les bars de Limoges.

Jeune fille belle et sans reproche le jour, la nuit elle
était Françoise, son double séducteur. Pour être sûre que personne ne la
reconnaîtrait, elle portait une perruque blonde, fumait des cigarettes
américaines et prenait un accent anglais. L’idée de ce personnage lui était
venue en regardant des films américains où elle voyait ces belles stars
hollywoodiennes, blondes le plus souvent portant des vêtements sexy et
séduisaient les hommes tout en fumant. Elle écoutait les informations pour
entendre les interviews des belles actrices, et les imitait dans sa chambre.
Elle adorait l’accent anglais ou américain, elle ne faisait pas la différence.
Par contre elle savait que les garçons n’étaient pas insensibles aux charmes
des Lauren Bacall, Marylin Monroe et de toutes celles qui faisaient le cinéma
de cette époque.

« Ah ! c’était le bon temps », soupira-t-elle
devant sa tasse de thé fumante. Elle était très nostalgique de sa jeunesse, ne
supportant pas les ravages de l’âge. Malgré son âge respectable, elle
continuait à se maquiller, se peindre les ongles de rouge, d’aller chez la
coiffeuse une fois par mois. Elle avait même consulté une fois un chirurgien
esthétique pour enlever les rides qui anéantissaient tous ses espoirs de
retrouver un compagnon digne d’elle. Souvent, elle se prenait à séduire encore
les petits amis de ses filles, revanche sur le temps qui passe, revanche sur
ses filles qui lui devaient tout. Elle croyait encore séduire, mais bien
souvent les jeunes amoureux étaient gênés que cette mère puisse leur faire des
avances et l’évitaient ou se moquaient d’elle auprès de leur copain. Elle
devenait la risée des garçons du collège ou du lycée de ses filles, les
sourires entendus, les rires à son approche qui n’étaient que moquerie pour ses
jeunes hommes, prenaient une tout autre valeur pour Madame Slaughter, ces
adolescents étaient sous son charme et sûrement trop jeunes pour l’exprimer par
des mots. C’était leur manière de lui exprimer leur désir. Elle en était
certaine, comme jadis, son charme opérait toujours.

Sortant de ses pensées, elle regarda l’heure. Neuf heures et
toujours pas de nouvelles de Myriam, étrange. Elle prit le téléphone et composa
son numéro de mémoire, qu’elle avait encore excellente, le répondeur l’invita à
laisser un message. « Myriam, c’est moi. Tout va bien ? Rappel moi. »,
elle aura pu rajouter une marque d’affection, mais pour elle que des
enfantillages, « à partir d’un certain âge les enfants ont besoin d’être
traité comme des adultes ! » répétait-elle a ses filles quand elles
se plaignaient du manque de tendresse de leur mère.

Elle constata que son thé était froid, elle remit sa
bouilloire à chauffer. Et reprit son téléphone portable pour envoyer un SMS à
sa fille, ne sachant pas si elle aurait l’idée de consulter son répondeur.

Devant son second thé, elle se rappelle les jours heureux,
enfin les quelques jours heureux que sa famille avait connu. Les premiers pas
de ses enfants, ceux de Myriam et Virginie, parce que sa fille ainée avait été
rayée de la mémoire familiale, les photos où elle apparaissait ete déchirées,
elle avait même essayé de rayer à la main son existence sur le livret de
famille. Élisabeth n’avait pour elle jamais existé, ni pour la plus jeune
virginie qui ignorait l’existence de cette fille maudite. Myriam dont les
souvenirs de sa grande sœur se résumait des sensations douces de protection, de
câlins, d’histoires racontées pour l’endormir quand elle n’était qu’une petite
fille, elle n’avait pas plus de souvenirs précis. Elle ne se rappelait pas le
visage de sa sœur, le timbre de sa voix. Sa mère avait gommé, effacé Élisabeth
de sa vie à elle aussi. Madame Slaughter lui avait fait promettre de ne jamais
révéler l’existence de cette sœur maudite. C’était un secret à ne divulguer
sous aucun prétexte, elle y veillait, surveillant les paroles, les mots, les
SMS, le journal intime de sa fille désormais ainée. Elle se remémora la
ridicule obsession de Myriam pour la danse classique, il était clair pour tout
le monde que « cette petite n’avait pas le physique nécessaire pour le
classique, elle est un peu forte pour son âge ! », répétait-elle a
l’envie et après deux années de cours, lui fit arrêter pour la consacrer a la
future carrière de chanteuse. Désastre, Myriam chantait faux. Elle rit au
souvenir de ce triste épisode qui valut à Myriam les plus durs reproches,
moqueries de sa mère. Elle se rappelle aussi de la petite Virginie et de ses
cours de piano, cette petite n’avait aucun sens de la musique, cela crevait les
yeux et devant son professeur de musique, Virginie était moquée par sa mère à
chaque fausse note. Le professeur ulcéré par l’attitude de cette mère, l’avait
mise dehors de son cours et essayait dans la mesure de ses possibilités de
redonner confiance à cette petite fille en l’encourageant à répéter cet air qui
lui plaisait tant. Piquée dans son orgueil, Madame Slaugther enleva sa fille de
ce cours, comment un professeur pouvait se permettre de la juger. Virginie,
triste avait continué en secret de voir son professeur de piano qui lui donnait
des cours gratuitement, non parce qu’elle était douée, mais il pensait
naïvement qu’il pourrait arracher cette petite fille aux griffes de sa mère,
comment une mère pouvait ainsi traiter son enfant, pour cet homme généreux cela
constitué un mystère.

Madame Slaughter ne sut jamais que dans son dos le professeur
éduquait sa fille. Dans le secret de sa chambre Virginie sur son baladeur MP3
écoutait du piano et nourrissait d’autres rêves.

« Tout ça, c’est du passé, aujourd’hui, Virginie était
partie, comme cette petite putain d’Élisabeth. » Dit-elle à haute voix dans
un sanglot, s’adressant à la chaise vide en face d’elle. Virginie, qui un beau
matin avait disparu, elle était habituée aux fugues d’Élisabeth, elle avait
averti la police, cela faisait deux ans maintenant. La police faisait son
travail, l’enquête ne progressait pas. Décidément, elle n’avait pas de chance
avec ses filles.

Sur cette pensée, elle but son thé essuya une larme avec sa
serviette. Se levant pour débarrasser et faire la vaisselle, elle entendit la
clé dans la serrure de la porte d’entrée et sur le seuil de la cuisine apparu,
Myriam en larmes, tremblante. Les deux femmes se regardèrent, se dévisagèrent
comme deux adversaires se jaugent avant un combat.

Madame Slaugther tomba sur une chaise de la cuisine prête à
affronter sa fille.

 

 

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