Le Feu de L’expiation..

 
Un quatre-quatre de marque allemande s’arrêta à un feu
rouge.

Derrière son volant, une femme pleurait. Des larmes
torrentielles, dignes du déluge de la bible, assisse dans son arche de Noé à
quatre roues motrices. Elle pleurait sur son destin, elle pleurait la perte
d’un être cher, elle pleurait toutes les larmes de son corps.

Étonnant qu’un corps si frêle puisse contenir autant de
tristesse liquide.

Mais qu’avait elle donc fait cette femme séduisante au
volant de cette voiture arrêtée à un feu rouge en pleine nationale sous un
soleil méditerranéen estival ?

Personne ne pouvait l’entendre, toutes les vitres de la
voiture étaient fermées. La climatisation automatique diffusait une douce
fraîcheur, réglée sur vingt degrés contrastant avec la chaleur de l’été de cet
après-midi.

Qu’il était long ce feu rouge, à quoi servait-il ? Il n’y
avait personne, pas un piéton, pas une voiture, pas l’ombre d’un croisement. Le
long ruban d’asphalte s’étirait et serpentait le long de la corniche, la route
était bordait d’un côté par la roche et de l’autre par un ravin, remplit de
pins et de petits arbustes méditerranéens, qui plongeait dans la mer.
L’incompréhension faisait place à la colère, ce feu l’exaspérait par son
inutilité et par le fait qu’elle était obligée d’être arrêtée. Elle, qui avait
repris sa voiture pour rouler le plus loin possible et se laisser hypnotiser
par la conduite.

« Putain, que m’arrive-t-il ? Qu’est ce que je
fais ? », Hurla-t-elle, les mains qui tapaient violemment le volant.
Épuisée par cet accès de colère, elle laissa tomber sa tête contre l’appui-tête
en cuir, ferma ses yeux mouillés et fit le point sur ce qu’elle avait fait.

L’acte en lui-même n’avait rien de répréhensible ou de
honteux pour le commun des mortels, mais pour elle ce n’était ni plus ni moins
qu’une trahison envers la mémoire de son cœur. Ce cœur si mortellement blessé
par la puissance de la perte, l’immense vide qui en résultait l’avait laissé
sous le choc perdant la notion de ce qu’elle était, de ce qu’elle devait être.
Elle était une épouse comblée, mariée depuis dix-huit ans au même homme, deux
beaux garçons de dix et quinze ans, une belle maison sur les hauteurs de
Villefranche sur mer. Elle n’osait pas encore prononcer son prénom, il ne
répondrait plus à cet appel, a plus aucun appel d’ailleurs. Sa vie avait changé
depuis ces six derniers mois, elle était veuve. Son mari avait été foudroyé par
une crise cardiaque pendant qu’il faisait un jogging avec l’ainé de ses
garçons.

Le destin avait frappé cette famille parfaite et heureuse,
cet homme chéri de tout son cœur, ce père aimé avait perdu la vie sous les yeux
d’un adolescent de quinze ans.

Sébastien était suivi par un psychologue, il avait changé
lui aussi. Autrefois, adolescent heureux dans la vie, travaillant bien a
l’école, des amis en pagailles, une petite amie. Aujourd’hui, il avait tout
lâché, il restait, des heures, vautré sur le canapé du salon à regarder des
séries, lui qui adorait courir, sauter, nager. Il portait le poids de la
responsabilité de la mort de son père, bien trop lourd pour lui, ce qui
l’empêchait de se mouvoir.

Il y a une semaine, c’était l’anniversaire du petit de la
famille, Louis, dix ans, le portrait craché de son père, celui-là. Drôle
d’anniversaire, sa mère lui avait organisé une petite fête surprise, les rares
copains qu’il avait gardés étaient tous invités. La maison était toute décorée
de ballons, banderoles d’anniversaire, dans le salon la table était remplie de
victuailles délicieuses pour un enfant de dix ans. Gâteaux, bonbons, sodas et
les cadeaux disposés, les petits invités attendaient le retour de Louis, qui
était sorti avec sa grand-mère, la grand-mère franchit la porte d’entrée seule.
Devant les questions anxieuses de la mère, elle répondit « Louis est passé
par la cuisine pour monter se changer dans sa chambre, car pendant le repas au
restaurant il s’est taché et il ne voulait pas que tu le grondes. » Tout
le monde attendait le petit gars, une demi-heure durant sa mère l’appela,
gênait par l’attitude de son fils, elle monta a l’étage et ouvrit doucement la
porte de sa chambre, il était assis sur son lit et regardait une vidéo sur le
caméscope que son père lui avait offert pour son neuvième anniversaire. Elle
entendait la voix de son mari, parlant à la caméra que Louis tenait, dernière
vidéo tournée avant le drame. La dernière image de son père heureux, blaguant
avec lui, vivant.

La fête avait été annulée, les excuses faites devant les
parents des enfants invités.

Elle ne supportait plus cette compassion que les gens lui
prodiguaient.

Ces regards, ces voix, ces précautions que les gens
prenaient avec elle. Elle n’avait pas besoin de ça, elle avait besoin d’une
énorme marque d’attention de son mari, ses bras, sa voix. Rien ne pouvait
apaiser cette absence.

« Mon mari est mort, et votre sympathie me donne la
gerbe ! », prononçant ces mots dans sa voiture, le visage dans les mains,
elle soupira.

Lasse de combattre.

Pendant ces six derniers mois, elle avait fait face,
s’occupant de ses enfants, essayant de maintenir une certaine continuité, il
fallait que la vie continue comme avant. Les dettes s’accumulaient, l’assurance
vie avait servi à payer les factures courantes. Il y avait les autres dépenses
le crédit de la maison, la femme de ménage. Ses enfants avaient déjà vu leurs
vies suffisamment bousculées, elle ne voulait pas rajouter un déménagement, un
changement d’école a leur vie bousculée. Dans le monde où son train de vie lui
permettait d’évoluer, du vivant de son conjoint, elle avait fait la
connaissance d’un homme russophone, qui avait une réputation sulfureuse. Les
gens disaient qu’il était lié a la mafia, parfois la rumeur publique faisait de
drôle de recoupement, homme riche ayant un fort accent russe ne pouvait être
que lié a la célèbre mafia russe, mythe très en vogue sur la cote d’azur. En
fait, cet homme de bonne compagnie faisait jaser à cause de ses conquêtes
féminines, toutes plus belles les unes que les autres. Chaque soirée, il en
avait une différence faisant l’admiration des hommes mariés, des envieux chez
les célibataires souvent plus riches et plus beaux que cet homme aux manières
brutales, au verbe haut, au discours francs. Les paroles de cet homme
choquaient par leur vulgarité et par leur franchise, il ne faisait pas dans la
demi-mesure, quand il aimait ou il détestait la terre entière résonnait de ses
goûts.

« Rita, votre mari a de la chance d’avoir une épouse si
charmante. Puis-je vous offrir un rafraichissement ? »

« Non merci, et puis a coté de la créature qui vous
accompagne, je fais bien pale figure. Monsieur ? »

« Appelez-moi, Tov, c’est mon diminutif, mes amis ne
m’appellent que comme ça. Et puis ses créatures ne sont pas avec moi pour mon
charme, mais pour mon argent, c’est une Escort girl. Je la paye pour être avec
moi ce soir, elle est chère, mais regardez ce corps, et puis vous savez, elle
n’est pas bête, c’est une étudiante d’après ce qu’elle m’a raconté, elle étudie
les lettres classiques. Elle est plus intelligente que moi qui n’ai lu que deux
livres dans ma vie. » Dit-il, sur le ton de la confession. « Pourquoi
s’entourer de vilaines choses alors que l’argent peut vous procurer la
beauté. » Dit-il plus fort pour que tout le monde l’entende.

« C’est une prostituée en somme, et vous couchez avec
aussi, c’est inclus dans son tarif ? », il accueillit cette remarque d’un
rire sonore. « Bien sur, je paye autant profiter de tout ce qu’elle a
offrir. Vous savez sur la cote il y a beaucoup d’agence de ce type, j’ai donné
des adresses a vos amis, sauf a votre mari qui a refusé tout net. Mais
maintenant je comprends pourquoi. Chercher ailleurs la beauté que l’on a déjà
chez soi, c’est idiot. »

La curiosité féminine l’avait poussé a demandé quelle agence
Tov utilisait les services, n’ayant pas honte de communiquer des informations
aussi sensibles qui plus est a une femme, il mit la main dans la poche
intérieur de sa veste de costume et en sorti une carte de visite. « Tenez,
c’est une très bonne agence. Mais c’est pour votre usage ou pour celui de votre
mari ? »

« Ni l’un ni l’autre par curiosité, on va dire que
c’est une carte que je vais garder pour ma collection sur le thème des
habitudes masculines. Plus sérieusement, je ne veux pas de cette carte, la
curiosité me joue de vilains tours. »

Quand les factures arrivèrent, que le banquier avait mis son
numéro de téléphone en favoris dans son répertoire, elle se rappela du nom de
l’agence, « Rita et compagnie ». Clin d’œil appuyé de Tov quand il
lui avait tendu la carte de visite.

Rita est une jolie femme. Une silhouette de sportive, grande
et mince malgré ses deux grossesses, la peau douce d’une blancheur presque
diaphane, le nez fin, les yeux noisettes en amandes, cheveux bouclés bruns, qui
tombaient en cascade sur ses épaules. Plus jeune et même mariée elle avait un
certain succès auprès des hommes, et beaucoup de têtes se retournaient quand
elle se promenait en ville vêtue d’une robe qui soulignait sa mince silhouette
et laissé voir le galbe de ses longues jambes perchées sur des talons.

Rita est une bien jolie veuve.

Au souvenir de cette conversation, Rita eut envie de rire,
jamais elle n’aurait pensé que pour vivre aujourd’hui, elle se sera transformée
en dame de compagnie pour hommes d’affaires fortunés.

« Je suis une maman qui par la force des choses se
retrouve à faire la putain de luxe, pour maintenir à flot le navire de ma
famille. » Se répétait-elle depuis des mois.

Aujourd’hui dans cette bagnole climatisée au soleil, cette
phrase d’autojustification ne fonctionnait plus.

Elle contacta l’agence, le jour où elle reçut une lettre
d’huissier la mettant en demeure de régler l’hypothèque de la maison. La vie
lui avait pris le mari, elle ne toucherait pas à la maison. Et la voilà, en
deux coups de téléphone et un rendez-vous, Escort girl.

Au fur et à mesure des missions confiées, elle s’était constituée
une clientèle.

Maman le jour, Escort la nuit. Telle était sa vie, elle ne
le supportait plus.

Hier, elle était une femme respectable et respectée, une
maman irréprochable. Aujourd’hui, elle était une femme qui vendait ses charmes
et qui essayait d’élever ses enfants, menant une double vie. Elle en avait
marre de rentrer au petit matin portant encore l’odeur de l’homme qu’elle avait
accompagné, obligeait de se laver pour pouvoir réveiller Louis d’un baiser de
maman. Ce jeu de personnalités l’épuisait, elle se sentait perdue et avait peur
d’être une mère pour ses clients et oublier ses enfants.

Elle avait envie d’amour, elle avait envie d’être aimée.
Être réconforté, savoir que quelqu’un pensait à elle dans la journée,
l’attendait le soir.

Elle avait envie de son mari, elle rêvait les nuits où elle
ne travaillait pas qu’elle lui faisait l’amour et combien cela était bon. Ses
rêves érotiques la laissait triste, en colère contre cette chienne de vie qui
lui avait enlevé l’amour de sa vie, elle se trouvait stupide quand réveillée le
sexe humide et la main entre ses cuisses.

L’attente est interminable, ce feu est plus long que la
normale.

Et puis il y avait ce dernier rendez-vous où pour satisfaire
le fantasme de son client, elle avait été contrainte d’accepter de faire
l’amour sur le capot de sa berline dans une ruelle sordide du quartier de
l’aéroport. Elle refusa tout d’abord puis accepta après que le client ait
prononcé la fameuse phrase maintes fois entendue « je te paye » et il
rajouta « tu fais ce que je veux, ce dont j’ai envie et ce dont j’ai envie
c’est de te prendre sur le capot d’une bagnole, dans une ruelle a pute, bien
sale. Là où les putes de bas étage sucent des mecs pour cinquante euros et se
mettent dans les veines l’argent gagné. Je veux que tu sois une pute de bas
étage, vulgaire. »,  Elle se
retrouva allongée sur le capot dans une ruelle sentant l’urine, avec un homme
lui soufflant dans l’oreille des insultes jusqu’à ce qu’il jouisse sur la
carrosserie. Une fois rassasiait, 
l’homme la raccompagna à sa voiture, la paya et prononça les paroles qui
déclenchèrent le déluge de larmes. « J’adore les femmes distinguées qui
aiment se faire sauter comme de vulgaires putains, dis moi que tu as aimé ça.
Putain ! », Elle lui dit oui, avec le sourire en fermant les yeux de peur
que le trop-plein de souillure sorte.

Là sur le chemin du retour, elle avait hâte de prendre une
douche, et de comprendre ce qu’elle était devenue. Paralysée de honte, le poids
de cette règle enfreinte aujourd’hui sur les épaules. Elle s’était toujours
promis de ne jamais être contrainte de travailler dans la rue, et de laisser
ses enfants la journée à garder sous un faux prétexte. Son travail avait pris
le pas sur sa vie familiale. La pute avait pris le pas sur la maman. C’était là
un péché impardonnable, même pour une mère veuve et sans le sou.

Le téléphone sonna, elle espéra que ce n’était pas encore le
même client qui allait l’entraîner encore plus bas dans sa déchéance. Elle
regarda attentivement le nom qui s’affichait, soulagée de constater que c’était
Laurent. Un papa rencontrait pendant un tournoi de football auquel son fils
participait, Louis avait taclé sévèrement le fils de Laurent. Ils avaient fait
connaissance autour d’un Big McDonald, il avait du charme, de l’humour, il
ressemblait un peu à son défunt mari, après le repas avec les enfants, il y eut
un dîner un peu arrosé. Elle était heureuse, sur la défensive, car elle avait
tellement perdu de choses. Précieuses. Sur un coup de tête, l’alcool aidant
elle l’embrassa fugacement. « Oh excuse-moi, c’était stupide »,
dit-elle gênait. Laurent la regarda se lever, précipitamment de table
récupérait son sac a mains, et s’enfuir et lui disant qu’elle l’appellerait
plus tard.

Évasive, date imprécise, protection efficace d’une femme qui
a peur de ressentir à nouveau des sentiments tels que l’amour.

Dans son métier, l’amour n’existait pas, dans sa vie l’amour
était mort foudroyé par un infarctus.

Elle décrocha « Allô. »

« C’est moi, Laurent. J’attendais que tu me rappelles.
J’ai aimé notre soirée »

« Oh Laurent, mon Dieu, je suis désolé, profondément
désolé. Mon comportement, j’ai honte. Laurent, j’ai honte de moi. Si tu
savais. », Elle essayait de cacher, les larmes qui coulaient, le chagrin
malgré tout perçait dans sa voix.

« Ne panique pas. Ne t’inquiète pas pour ça, je n’y ai
pas fait attention. Tu me plais, tu sais. Tu es une fille bien. Courageuse,
belle, douce. », elle arrêta d’écouter son éloge, elle qui venait de faire
une chose qu’elle n’arrivait pas à assumer. « Ne dit pas ça, tu ne me
connais pas », les larmes de sa voix étaient maintenant nettement
perceptible. « je ne suis pas encore prête pour concevoir une relation, ma
vie est si compliquée en ce moment. », elle pleurait ouvertement au
téléphone, « il faut que je remette ma vie sur de bons rails. Il faut que
j me retrouve. Tu comprends. », Elle savait qu’il comprenait, intuition
féminine

« Tu sais Rita, tu n’es pas la seule à souffrir, à deux le
poids de la tristesse est moins lourd à porter. J’attendrai, et dès que tu
seras prête, appelle-moi. Simplement. »

« Merci Laurent, je ferai le numéro. », toujours
en larme.

« Tu ne vas pas bien, je t’entends pleurer. Tu veux
qu’on en parle ? Tu es où ? » Sincèrement inquiet.

Tu veux savoir ou je suis ? Je suis dans ma putain de
voiture à attendre à un feu rouge qui ne sert à rien. Tu peux m’expliquer
pourquoi ils ont placé un feu à un endroit où il n’y a ni passage piéton ni
croisement de routes. » Hurla-t-elle.

« Tu es où ? Je m’inquiète. Rita ? »

Elle regarda le feu rouge, et dit « je suis au feu de
l’expiation. » Et rajouta à mi-voix « On en parlera, je te le promets,
laisse-moi le temps de remettre de l’ordre dans ma vie. »

Elle raccrocha, le fleuve de larmes s’était tari.

Une personne quelque part pensait à elle, s’inquiétait pour
elle. Finalement peut-être était-elle digne encore qu’un humain s’inquiète pour
elle. Elle qui ne savait plus si elle était digne d’être qualifiée d’humaine.

En regardant le téléphone, elle mit le numéro de Laurent en
favori à cet instant le feu passa au vert.

Elle embraya, passa la première et roula.