Dignité

Digne. Comme au cours de sa vie, il a été digne. Il s’imagine, il s’observe de loin.
Un vieil homme se regarde dans un miroir.
Rasé de près, sentant l’après rasage bon marché.
Il ajuste sa cravate avec des gestes précis mais rendu lents par le temps. Mettre une cravate lui est pénible, ses mains le font souffrir.
Il a perdu la mémoire du temps mais aujourd’hui est un jour spécial. Enfin, il croit ce que lui dit l’infirmière:
“Mr Saladin, aujourd’hui est jour spécial et vous savez pourquoi?”
“ Non”, répondit il de sa voix grave et hésitante.
“Voyons réfléchissez ! On en a parlé hier encore. Allez faites un effort. ” le regardant dans les yeux l’infirmière essaya de raviver sa mémoire . Comme si un regard pouvait vaincre ce que la science n’arrivait pas à guérir. En y pensant, cela est drôle que ces blouses blanches qui lui apportent son repas, l’aident à se laver et a s’habiller pense vaincre avec leur sollicitude l’arsenal pharmaceutique. Un sourire, un mot gentil et hop la fin de la pharmacopée française. Si elles savaient qu’elles luttaient en vain, il en était la preuve vivante.
Toujours à réajuster sa cravate, il regarde attentivement cet homme, ce vieillard dans le miroir. Son regard n’a pas changé, dur et déterminé. Un regard sans concession. Dans son ancienne vie, ses yeux étaient le prolongement de ses doigts, déchiffrant précisément les signes écrits sur une portée. Bien avant ses doigts, ses yeux jouaient la musique des plus grands. Mélodies qui restent en mémoire mais que ses mains ont oublié. Et d’ailleurs ses yeux seraient bien en peine de déchiffrer quoique ce soit. Ce visage qu’il ne reconnaît plus, les traits marqués par la patine du temps, le sourire a quitté ses lèvres d’épis longtemps. Depuis le jour où il a commis l’irréparable. Ça ne sert a rien d’y penser, cela ne sert plus a rien. Tout a été pardonné, tout a été écrit et dit. Il n’y a encore que ses enfants qui s’en souvienne, mais ils ne viennent jamais. Deux enfants, une fille et un garçon. Gâtés par leurs parents, et aujourd’hui pas un mot, ni un coup de téléphone.
Les parents sont les fantômes des enfants. “Une fois quitter le nid parental, nous sommes réduits, nous les parents, à des ectoplasmes. Il n’y a qu’une fois mort qu’ils se rappellent de vous à la lecture du testament !” Marmonna t-il tout en continuant à se regarder.
“Nous les vieux on ne sert plus a rien, si ce n’est à leur donner cinq minutes de bonne conscience quand ils viennent nous rendre visite à noel. L’improvisation, ils ne connaissent pas. Tout est minuté maintenant. Même mon temps est compté.”
Si seulement la vie était comme la musique, chaque note est une interprétation de la vie d’une symphonie, pas de fausses notes. Mr Saladin pensa a l’analogie qui existait entre la vie et la musique. Sa vie n’était que musique, il ne vivait que pour elle. Même le jour de l’enterrement de sa femme, il avait joué la marche funèbre de Beethoven. Le piano à côté du cercueil. La musique jusqu’à la mort. Il avait commencé à jouer tôt, à l’âge de six ans devant son piano à réciter ses gammes. Une vie de musique, faite de croches, de doubles croches et parfois d’anicroches quand sa femme ne supportait plus cette maîtresse. Cette sirène qui emportait son mari et qui parfois le laissait agard, sans vie, à moitié endormi au petit matin sur le clavier de son piano. Ce piano dont les touches ressemblait a sa vie, blanche et noire. Claire quand son époux était à ses côtés et noire quand il partait en récital pendant des semaines.
Le piano lui avait coûté la vie de sa femme.
Un accident, stupide. Une crise de nerfs, des cris, une chaise qui s’abat sur son steinway et n’écoutant que sa passion le coup parti. Un coup de poing donné en réaction à l’inacceptable. Elle chuta violemment, sa tête heurtant le coin du piano, avant qu’il n’ai réalisé ce qu’il avait fait, la vie avait quitté sa femme dans un dernier son mezzo forté.
Police, enquête, drôle de symphonie qu’il avait écrite. On lui rendit la liberté et il joua tant et plus que ses mains ont lâchées. Par à coup au début, et puis il ne bougea plus un doigt sans d’énormes efforts et dans la douleur. Son vrai deuil commença .
“ Repenser à ça” dit il tout haut. Trop haut car l’infirmière l’entendit et lui dit aussitôt “ ça y est cela vous est revenu ?” .
D’ailleurs cette fameuse infirmière, il ne l’avait jamais vu auparavant. Son cerveau vieillissant lui jouait des tours, encore.
Mr Saladin fit comme d’habitude, il fit semblant de ne rien comprendre. Tellement rodé a garder pour lui ses pensées. Il se retourna et lui sourit bêtement . “ bon je vois que ça ne change pas! Ne vous inquiétez pas cela va vous revenir”, elle est gentille mais tellement niaise cette pauvre fille.
“ on y va ! ” lui dit-il , elle lui ouvrit la porte.
Il se retourna une dernière fois, regardant les dix ans de vie concentré dans cette minuscule pièce, souffla et ferma la porte.
Dans ce couloir inondé de lumière, il ne faisait pas froid comme il l’avait craint au départ , tout était calme. Il marcha ne s’apercevant pas de l’absence de l’infirmière, toujours tout droit. Il entendit de la musique et la voix de sa femme, quelque note de piano légère, lointaine. Il sourit.
Quelque part dans les montagnes suisses un vieux pianiste avait décidé de mourir dignement. Il a avalé un liquide, et avec un sourire il ferma les yeux. Je l’ai même vu remuer délicatement les doigts tout en souriant, noyé dans un bonheur extrême.
Sourire dans la dignité .