La petite tricheuse partie 2




Partie 2

Je la regarde , son visage de porcelaine, sa main délicate dans la mienne, ces mains aux poignets marqués par nos nombreuses rencontres.

Je la connais si bien, elle et ses semblables.

Allongée sur le lit d'un service hospitalier, je la veille depuis quelques jours déjà. Elle est maintenant tranquille, apaisée. Je la laisse recouvrer ses esprits, refaire le voyage.

Je m'en vais sur la pointe des pieds, je croise une infirmière qui détourne les yeux en me voyant dans mon costume trois pièces sombres. Je ne suis jamais loin, je la reverrai comme beaucoup d'autres.

L'Italie… La dolce vita. Elle en a rêvé petite fille, elle voulait la vivre. Baignait bébé, par son papa, dans l'Italie, berçait dans la langue Dante, ne se souciant pas que ce père allait en faire un enfer. Adolescente elle voulait marcher dans les pas familiaux. Dans les pas de son père. Elle appris l'italien au collège, étudia l'histoire et la géographie de ce pays. Laissa sa mère lui conter la célèbre histoire de la famille napolitaine de son père.

Faute de photos de famille, elle parcourait la bibliothèque municipale en quête de vieille photo de Naples. Une obsession, ses origines, ses racines. Depuis un moment dans sa vie elle était comme ces arbres qui poussent torturés par la nature, tordus et fragiles. Plantes dont les racines ne sont pas assez fortes. Virginie était une plante, une belle plante fragile a la recherche d'un engrais qui l'aiderait à être forte. Psychologue, médecins se sont succéder sans pouvoir lui donner la force de continuer à vouloir vivre.

L'Italie voilà son engrais de vie, elle l'avait trouvé.

Quelques affaires jetées dans un sac à dos, un guide du routard volé dans une librairie du centre de Limoge. Walkman sur les oreilles, les billets qui faisaient une bosse dans la poche arrière de son jeans. Elle était prête. Sa copine Valérie et elle avaient planifié leur départ pendant le deuxième trimestre, en cours d'italien. Valerie son amie de toujours, petites elles jouaient ensemble dans la cour de l'immeuble, plus âgées elles partaient faire un beau voyage.

Départ en bus jusqu'à Paris. Et puis direction la frontière italienne en train. Facile même trop facile. Surtout pas de traces, des paiements en liquide, ne jamais se faire remarquer. Prudence au moindre faut pas et c'était retour à la case maison. Pour Virginie, cela n'est pas envisageable, ce serai la tuer, lui couper les racines.

Le panneau à la frontière, son pays, sa maison

Elles ont réussi à arriver en Italie mais à quel prix.

Virginie ouvre les yeux, elle a sentie une présence, un courant d'air. « Peut être une fenêtre ouverte? » pensa t-elle tout haut. Le son de sa voix lui paraît étrange comme étouffée. Et puis son corps la fait souffrir, elle essaye de remuer une main mais rien ne se passe. « Tu dois être fatigué c'est tout. », elle ne pût réprimer un bâillement, et referma les yeux perdue dans ses rêves.

-Mademoiselle ? – Cette voix? Qui est-elle? Une main la touche, ce n'est pas une caresse mais plutôt une légère secousse. -Mademoiselle? – une voix à l'accent traînant , elle connaît cet accent. On dirait un italien s'efforçant de parler français. Encore la même question et la même secousse un peu plus marquée cette fois. Elle ouvre péniblement un œil, la lumière est aveuglante, elle tourne la tête pour y échapper, impossible la tête ne lui obéit pas. Elle essaye encore, rien la tête est comme collée à son oreiller, verrouillée sur son cou. Elle s'agite, pas de mouvements, les yeux vont à droite à gauche chercher de l'aide. Personne ne l'entends crier bon sang, et ce mec à côté d'elle, il est devenu sourd. « Calmes toi », dit-il. Il a l'air affolé, elle le voit dans son regard. « Tu m'ecoutes !! » hurla t-elle , mais il se contente de lui répéter de se calmer.  » Mais quel con ce mec, abruti, connard . C'est à toi que je parle ! « . Elle le voit s'enfuir en hurlant « infirmiera , infirmiera !!  » a tue tête.

Virginie se retrouve seule dans cette chambre noyée de lumière blanche, aveuglante, allongée dans son lit d'inquiétude.

La porte s'ouvre violemment et la fait sursauté, cela doit être la fameuse infirmiera appellée par cet étrange cretin, d'ailleurs il est où , lui , le lâche criard. « calmati bambina ! » . Un vrai bulldozer cette femme, grosse ou ayant surpoids conséquent pour être politiquement correct, blouse blanche qui la serre au niveau de la poitrine qu'elle a généreuse. Elles s'assieds avec autorité sur le lit a côté de Virginie, et se penche sur elle et lui murmure des mots qu'elle ne comprend pas mais qui sonne agréablement à son oreille. Elle me prend la main, et me caresse la tête, je n'aime pas ça. Cela me rappelle ma mère et sa manie de toucher mes longs cheveux. Elle va me comprendre » pensa t-elle, « c'est juste un problème de langue, je suis française et ces gens semblent parler un peu d'italien. Je vais leur montrer l'étendu de mon italien » . Virginie se mît à penser à ses cours d'italien  » non riesco a scuotere la testa » récita t-elle consciencieusement .

« Si, si bené.. »

« c'est la réponse qu'elle me fait !! Je ne le crois pas! J'ai la tête paralysée ! Comprends tu ? J'ai peur !  » Hurla t-elle. La peur avait envahie son corps, sa tête, elle en était sûr à présent que c'est elle qui la paralysée. Sa grande sœur seule avait le pouvoir de la calmer quand elle était la proie de cette angoisse. Myriam saurai la prendre dans ses bras et la rassurer, elle pourrait la guérir.

 » Myriam, Myriam ! ». Des larmes de détresses coulaient de ses yeux agités. Seule la femme près d'elle faisait son possible pour la calmer. Mais elle ne savait pas le faire. Elle s'y prenait mal, bon dieu ! Mais malheureusement les mots ne franchirent jamais ses lèvres, coincés dans son esprit. Pourtant elle pouvait entendre, mais tout a sa panique, elle n'y faisait pas attention.

Sa voix n'était plus là, voilà tout. Son corps ne lui obéissait plus. Coincée dans ce lit avec cette infirmière étrangère qui ne la comprennait pas. Seule et apeurée. La dolcé vita.

Je revins la voir pendant cette nuit d'été. A force d'agitation le docteur avait prescrit des sédatifs, un liquide cristallin et froid coula dans ses veines par le biais de sa perfusion jusqu'à son système nerveux et éteignit le trop plein de vie.

Apaisée de nouveau, une image resta dans son esprit, une plaine d'herbe verte, d'un vert si intense qu'il paraissait irréel, et un puit profond, si profond que l'on pouvait sentir outre la terre humide, un courant d'air glacial, si froid qu'il pouvait vous geler rien qu'en y pensant; venant de si loin qu'il semblait porter le vent d'un des pôles. Nord, Sud., les deux peut être. Mais elle en était sûr, ce puit était là pour elle, ce n'etait pas un hasard. Dans cette assurance, sa conscience rejoignit un autre monde.

Elle s'endormit de nouveau, cela faisait la deuxième fois que les médecins passaient par cette étape. Le réveil de ce long, très long sommeil était difficile.

Je ne suis pas quelqu'un qui s'apitoie sur les personnes que je rencontre heureusement, et c'est un peu pour cela qu'il m'a choisi, mais quand même, j'avoue être touché par le destin de ces petites Slaughter. Je vais la veiller, on ne sait jamais si elle décide que je l'emmène.

Je lui prends la main et regardes à nouveau ses poignets. Notre petit signe de reconnaissance.

Virginie dans son sommeil provoqué eu très froid cette nuit là, elle frissonna. Le puit, pensa t-elle. C'est le puit et son courant d'air. J'y suis presque.

Des petits sursauts de vie, encore un souffle de vie.

Le silence étendit son voile et l'hôpital s'endormi, sauf cet homme en costume qui veille cette petite plante sans racine.