Respiration

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Un respirateur..
Cet appareil étrange, qui fait respirer, qui maintient la vie.
Artificiel comme ma vie.
Superficiel comme ce que j’étais avant que cette machine n’entre dans ma vie.
Le respirateur est entré brutalement dans ma vie, une respiration manquée, la vie à bout de souffle, la survie au bout de la machine. Un clignement de paupières, des bouts de phrases entendues, des sourires réconfortants, le bruit de l’appareil.
La chaleur, sensation intense dans un bras, des voix de plus en plus lointaines.
Une image s’impose, une mer tranquille. Claquement des voiles, alizé chaud m’emporte. Un voilier fière navire de ma détresse.
Et dans un froissement de blouse médicale, un étrange balai de mains au-dessus du visage. L’oubli du temps, une nouvelle dimension, une nouvelle conscience.
Étranges rivages de la conscience, je ne sens rien, tout est calme, sans douleur.
Aucuns bruit. Le soleil, le ciel bleu infini. Le silence.
Le silence si pesant, si présent qu’il en devient perceptible presque physique. Un silence qui devient une sensation réel. C’est la première fois que je ressent le silence..
Silence rassurant.
Il y a parfois ces bruits, violents, comme si il y avait un amplificateur caché, qui me vrillent les tympans.
Ces bruits qui déchirent le silence, brisant ma confiance en ces lieux.
J’ai peur.
Pourtant, ce bateau sur lequel je vogue est parfait presque un rêve. Un voilier blanc, si éclatant que parfois il est aussi brillant que le soleil, un pont en bois, du teck il me semble. Et l’acajou de son mobiliers, une splendeur. Ces voiles qui claquent dans le vent, se déployant comme les ailles d’un merveilleux oiseau. Je vole sur cet océan de tranquillité.
Trop tranquille, si tranquille qu’il en est effrayant.
Si apaisant qu’il en est stressant.
Je m’étonne qu’il n’y est personne sur cette mer, rien a l’horizon, je navigue des jours, enfin peut être des heures ou des secondes je ne sais plus, sans entendre ou voir quelqu’un.
Il y a une sorte de radio à bord, qui n’est pas de bonne qualité. Aucuns sons n’en sort. Je capte parfois, des morceaux de conversations très parasitées, des voix que je crois reconnaître. Il y a même une fois où j’ai cru reconnaître la voix de ma fille. Cela doit être vraiment du mauvais matériel que cette radio. ma fille cela fait dix ans que je ne l’ai pas entendu. Depuis que je l’ai mise dehors, jetée comme une vulgaire chose embarrassante. Dispute. Tempête.
Pas de terres, de l’eau, toujours de l’eau.
Seul au milieu de mon océan de tranquillité. A ne rien faire que voguer, sans but.
Personne a qui parler. Peu ou pas de sensations.
Est ce cela dont parlais les anciens, cet âge d’or, ce jardin d’Eden?
Est ce cela l’immortalité?
Suis je mort?
Une vie vide de sens, pas de peurs que de la tranquillité a perte de vue.
Même cette masse de liquide est silencieuse.
Je panique, je veux du bruit, entendre le son du monde si rassurant, je veux être bousculer, caresser, repousser, chahuter.
Entendez vous ma détresse, je cris ma solitude.
J’hurle mon besoin de compagnie.
Je le cris tellement fort que j’ai la gorge en feu, le corps entier tétanisé par la colère.
Je me débat, j’essaie de briser le mur du silence.
De la chaleur. L’atmosphère se réchauffe on dirai. On m’a entendu, compris.
Je sens de la chaleur, comme si toute l’humanité de ce nouveau monde m’entourait, me réconfortait. Je me sens de nouveau bien, apaisé, tranquillisé par cette délicieuse sensation.
C’est la seul sensation que j’ai, elle n’est que ponctuel, éphémère mais quel bonheur de la ressentir.
La plus part du temps, je ne sens et ne ressens rien, ni joie, ni peine, ni chaud, ni froid, ni bien être , ni douleur. Rien, ce rien qui emplit tout.
Je dérive sans but, n’ayant qu’une route et qu’un océan comme destin.
Je suis prisonnier d’une immensité. Le seul être prisonnier de la tranquillité .
Je m’abandonne…
Respirateur, on vient de m’apprendre ce mot.
Je découvre la machine. Je ne vois qu’elle, envahissant mon champ de vision.
Respiration artificielle, pressions, mode ventilatoire.
Des mots barbares, pourcentages d’oxyde de carbone, gazométrie, pH. Poumons secs, cul de sac pleuraux libre. Épanchements, infiltration. Dictionnaire médical pour définir qui , quoi ?
Au fait, j’en oublie le but de ma présence ici. Inondée d’information, mon esprit accaparait par le bruit des alarmes des machines qui maintiennent mon père en vie.
Je le devine plutôt que je ne le vois.
Dans mon souvenir mon père avait une voix forte et rire tonitruant qui sortait d’une bouche au lèvres épaisse, aujourd’hui c’est une sorte de tuyau qui jaillit de sa bouche. Ces yeux sont clos par des bouts de scotch, ce regard de père qui m’a toujours suivi de sa bienveillance même quand petites je faisais des bêtises. Ce regard qui pouvait parler, sans qu’aucuns sons ne sortes de sa bouche.
Son corps si fort hier, si frêle maintenant. Mon père n’est plus qu’un fantôme.
Cela fait maintenant trois semaines que je le veille. Vingt trois jours exactement, c’est ce qui est écrit sur sa feuille où toute sortes de courbes, de chiffres et d’abreviation mysterieuse sont notées. Cette feuille c’est un peu la pierre de rosette de la santé de mon père.
Mon père, mon dieu ce que je l’ai haï. Un garçon , un désaccord, une insoutenable ingérence dans ma vie et la dispute. Des mots dits, définitifs , une sentence prononcée et ton absence papa, mon refus de parler. Regrets.
Maintenant tu es là, allongé, sans un mouvement. Comme mort, si ce n’est les moments où tu t’agites. Ces gestes comme si tu te debatais, et puis les infirmières qui injectent un produit et ton calme après. Désemparée, des mots d’apaisement prodigués par le personnel. J’aimerai tant que ce soit toi qui m’apaise.
Souvent je te parle, de ma vie, de tes petits enfants que tu ne connais pas. Je te tiens la main, te murmure mon envie de te revoir en pleine santé. Et parfois, j’ose un je t’aime. Je pleure beaucoup.
Pourquoi.. Je n’aurai jamais la réponse.
Je ne sais pas si tu m’entends, si tu veux me pardonner.
Papa. Ce mot me revient spontanément quand je te parle, et pourtant je l’avais banni de mon vocabulaire.
Papa, je ne le dis pas, je le pleure a ton chevet..
Papa je suis si seul avec toi, dans cette chambre tranquille, si tranquille qu’elle en devient étouffante.
Serres moi encore dans tes bras.
Désarroi.
Colère, cris silencieux, hurlement de douleurs muets. Et ce rayon de soleil filtrant à travers le store, qui me réconforte comme si tu me prenait à nouveau dans tes bras..
Je respire et regarde la machine .
Le respirateur…

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