Le chemin des âmes – Joseph Boyden

Sur l’auteur

 

 

Joseph Boyden né en 1966 est un écrivain canadien d’origine indienne, écossaise et irlandaise . Adolescent il est inscrit chez les jésuites, à la Saint Brebeuf High School de Toronto. On le retrouve ensuite au Northern College de Moosonee où il termine ses études littéraires puis part pour le sud des États-Unis. Il y sera tour à tour musicien dans un orchestre ambulant, fossoyeur ou encore barman.

 

Son premier roman,  » Le Chemin des âmes » (Three Day Road) (Albin Michel 2006) à remporté le prix Amazon en 2006.

 

 

 

La Der

 

1919. Nord de l’Ontario, Niska, une vieille indienne, attend sur un quai de gare le retour d’Elijah, un soldat qui a survécu à la guerre.

 

À sa grande surprise, l’homme qui descend du train est son neveu Xavier, qu’elle croyait mort, ou plutôt son ombre, méconnaissable. Pendant trois jours, à bord du canoë qui les ramène chez eux, et tandis que sa tante essaie de le maintenir en vie, Xavier revit les heures sombres de son passé: l’engagement dans l’armée canadienne avec Elijah, son meilleur ami, et l’enfer des champs de bataille en France…

 

 

 

Entre les lignes


Deux indiens Crees, peuple autochtone qui habitent au Canada et aux États-Unis, entre les montagnes Rocheuses et l’océan Atlantique, amis d’enfance s’engagent dans l’armée canadienne pour aller faire la guerre en France. Enfin Elijah entraine Xavier dans sa volonté de combattre et de voir le monde.

 

Elijah, indien élevé dans un internat catholique,  » évangélisé » a subi les violences, les humiliation des sœurs. abusé sexuellement. Rencontre Xavier, indien vivant dans les bois selon les traditions de son peuple, confié par sa mère aux  » blanc  » pendant une grande famine.

 

Devenus amis au pensionnat, ils s’échappent et rejoignent Niska la tante de Xavier, dans les bois. Elijah veut devenir quelqu’un de respecté, « un grand chasseur » , Xavier lui ne fait que suivre son ami. Et pendant ce récit il devient la conscience d’Elijah, il est cette part d’humanité qui le quitte petit à petit.

 

L’auteur rends hommage au nombreux amérindiens venus en France pendant la grande guerre de 14/18. Hommage a tout ces « indigènes » ou « sauvages » qui ont combattu dans les rangs des armées alliées.

 

Ce récit nous revelle le quotidien des  » poilus » dans les tranchées, la peur, la mort qui rode. La boue, les cadavres et toujours plus de morts. Les désirs de ces hommes de revoir leurs pays, leurs familles. Leurs désespoirs quand ils voient leurs compagnons d’armes mourir. L’incompréhension des soldats face aux ordres qu’ils ne comprennent pas, face à l’horreur de ce qu’ils doivent exécuter. On en fait des meurtriers.  » La folie, c’ est d’ abord de nous envoyer aux tranchées. La folie, c’ est de nous apprendre à tuer ; c’ est de récompenser ceux qui le font bien« . Doués pour le tir de précision, ils sont formés pour être tireurs d’élite et sont envoyés en premières lignes. A notre époque, ils feraient partis des unités commandos.

 

« Vous savez que les wemistikoshiw (les blancs) ne veulent pas quand nous rapportons notre compte,(..) Nous faisons le sale boulot à leur place; quand nous rentrerons chez nous, rien n’aura changé, on nous traitera toujours comme des merdes. » . Ce ressenti, cette manière d’être toujours rabaissé, d’être un sous hommes, Elijah en est imprégné. C’est ce sentiment qui va le perdre.

 

Il y a aussi, dans ce récit le choc des cultures, la découverte du monde des blancs, leurs coutumes, leurs moyens de locomotion. Notamment le train pour rejoindre Toronto, le bateau pour traverser l’Atlantique.

 

Ils découvrent Noël, coutumes « blanches  » par excellence.

 

« Leur grande fête revient à nouveau, d’ici à une semaine, celle qu’ils appellent Noël et qui commémore la naissance de leur Gitchi Manitou. J’en ai déjà passé deux en leur compagnie; ce sera mon troisième. C’est un moment de réjouissance et de boisson; mais moi, je n’y vois pas beaucoup leur dieu. Leur dieu est un manitou guerrier, je pense, même si leur chamans en parlent autrement : eux parlent de pardon, de vierges et d’enfants. Pourtant je crois que leur dieu est un guerrier, puisque c’est lui qu’ils invoquent avant de monter là-haut. Je ne comprendrai jamais ce dieu-là, ces gens-là.« . Deux mondes s’affrontent.

 

Xavier ne veut pas faire partie des  » blancs », ne veut pas s’intégrer. Lui veut garder son identité, être un Cree. Un indien respectueux de ses traditions.

 

Xavier essaie de rester humain, de garder un semblant d’humanité, dans cette guerre inhumaine, cette boucherie. Comment le rester quand son meilleur ami devient un monstre aimant le sang.

 

Il recourt aux rituels de son peuple, pour se purifier et rester humain.

 

Elijah, lui prend une revanche. il veut qu’on le respecte, que les  » blancs  » le respectent,

 

Cet homme prend goût à la guerre.

 

Il prend plaisir à tuer.

 

Pour prouver ses exploits il collectionne les scalps des soldats mort sous ses balles, jouit d’un prestige au sein de l’armée et obtient beaucoup d’autonomie, il se sent pour la première fois libre.

 

« Mais cette liberté dont il parle, cette liberté de tuer , c’est un choix dont je ne veux plus. » Xavier rejete la guerre, il a le mal du pays. Malgré cela il reste au côté de son ami.

 

L’auteur nous rappelle que pour supporter l’inhumain, les combattants s’évadent grâce à la drogue.

 

C’est une réalité sur tout les théâtres de guerre même en 14/18. Gravement blessé, Elijah goûte à la morphine et devient dépendant. Cette  » médecine « , comme l’appelle les indiens soldats, puissante lui fait oublier la peur qui lui vrille le corps et rend son monde plus supportable, presque humain. Mais la guerre et la morphine transforme physiquement et psychologiquement Elijah, il n’est plus que l’ombre de lui même. Il n’est plus humain, la guerre l’habite, il est comme possédé. Il devient imprévisible, n’a plus qu’une idée en tête , tuer.

 

Et puis il y a la jalousie d’Elijah qui sait que son ami est meilleur tireur que lui, il lui a déjà prouvé à maintes reprises. Ça le dévore. Il veut être le meilleur.

 

Xavier a peur de lui, peur qu’il ne le tue dans un accès de rage ou de délire morphinique.

 

Son ami d’enfance se jette sur lui pour le tuer, Xavier se défend. Rivalité monstrueuse entre deux hommes. Sauver sa vie, et pour exhorciser le mal en lui, il tue Elijah. Pour que la guerre s’arrête de tout abîmer, pour que cette boucherie s’arrête, pour sauver son ami.

 

Ce meurtre ultime est comme un sacrifice fait à la guerre pour retrouver son humanité. Xavier agit comme un rédempteur, par ce meurtre il essaye de racheter les  » péchés » de son ami.

 

« Mon ami gît sur le dos, les bras grands ouverts, comme pour saluer le ciel »

 

Dans ce roman, noir qui ne nous laisse pas indemne, l’auteur fouille à la baïonnettte l’âme humaine. Comment être humain, dans l’inhumain. Comment la guerre transforme l’homme en monstre.

 

Ce premier roman est une immense ode à la lutte pour rester humain dans un monde qui n’est plus fait pour lui.