Être Humain

Un prélude à une nouvelle année.
Une année s’achève et un possible s’ouvre à nous.
Un bilan s’impose, il faut savoir faire le deuil pour pouvoir avancer, faire des projets et corriger la trajectoire d’une vie. Plongé dans ces pensées, j’avançais parmi les gens, dans la frénésie des fêtes de fin d’année.
Un soir de saint sylvestre, un homme allongé sur un banc, il fait froid.
Bonnet rouge sale vissé sur la tête, plusieurs couches de vêtements abîmés.
Contraste. On dirai que cet homme fait partis d’un autre monde.
Au milieu de ces gens endimanchés, pressés par un réveillon à préparer, des amis à recevoir.
Le temps s’arrête une minute en regardant cet homme seul allongé sur ce banc.
Il crée dans mon esprit préoccupé une distorsion du temps, un moment dans lequel on prend conscience de l’autre, où l’on s’oublie.
Pourquoi lui ? Qu’a t-il de particulier, qui est-il ?
Des questions, mais peu de réponses.
Il fait parti de ces invisibles, de ces personnes qu’on rencontre si souvent dans nos villes et qui font partis du matériel urbain. Des humains sans objets, compléments d’objets indirect de notre grammaire urbaine.
Je vois en lui ma propre fragilité, ce moment où une vie bascule. Il me fait peur en cette veille de nouvel an, pas en tant qu’homme mais en tant qu’éventualité. En moi remonte l’angoisse de devenir comme lui, seul, invisible, un oublié, un laissé pour compte.
Et pourtant quand je le regarde, je n’ai vu qu’un homme allongé sur un banc d’une rue commerçante. Seul.
Assis sur un banc.
Comment je me suis retrouvé là, assis à côté de cet homme?
Son odeur envahie mes narines, la nausée monte. Le dénuement pue, et agresse les narines de nos sociétés aseptisées et parfumées au mépris.
De mon nouveau point d’observation, je regarde la foule des grands soirs. Je les observe attentivement, ils courent, se bousculent, s’ignorent. La foule du trente et un décembre est un monstre d’individualisme. Triste constat, nous sommes tous des invisibles les uns pour les autres dans ces grandes agglomérations.
Bien sûr, on mange, on dors dans nos maisons chauffées et confortables, on comble nos besoins fondamentaux mais nous oublions que nous sommes des êtres avant tout sociaux.
Je suis comme cet homme, invisible, mais sans l’odeur de la misère.
J’ai envie de le réveiller et de lui parler. Une simple conversation entre hommes.
Mais, il y a ce geste à faire. Si facile à exécuter.
Il faut que je le touche, le dégoût monte. Mes mains tremblent, je lui effleure l’épaule, je regrette aussitôt mon geste.
Heureusement il ne s’éveille pas.
Soulagement.
Je me dégoûte, moi le bobos de gauche, donneur de leçon, n’arrivant pas à toucher un humain dans le besoin, un de mes semblables. Courageux hommes modernes, le bel humains 2.0, magnifique d’humanité à la réalité augmentée.
Et pourtant comme tout le monde, j’ai des valeurs de tolérance, de solidarité. Je suis prêt à combattre pour les défendre. À ce moment je suis prêt à les oublier, a nier mes valeurs.
Assis sur mon banc, je suis prêt à renier mes valeurs. Je me surprend de tant de lâchetés en moi. Je me croyais brave, je me découvre lâche. Je suis méprisable.
Je contemple la masse allongée sur le banc.
Et je comprend qu’il nous méprise, qu’il nous crache à la figure notre lâcheté. Tant de beaux mots écrits, de discours clamés, de chansons et finalement, il est toujours là sur son banc, couché seul dans le froid.
De la bonne volonté aux actes, il y a un fossé à franchir.
Passer de l’autre côté et le monde n’a pas la même saveur, la rue comme univers et la main tendue pour manger.
J’ai la nausée, le dégoût de moi-même et cela ne lui sert a rien. Notre mauvaise conscience de personnes nantis, ne le nourris pas, ne le réchauffe pas. La pauvreté est un hiver qui dure longtemps et qui par sa dureté, sa rigueur vous change le cœur en glace. Rassurez vous la méchanceté n’a pas envahi son cœur, mais la souffrance l’a endurci. L’hiver du cœur lui a engourdi l’âme.
Lui donner une couverture ne servirait à rien, peut-être qu’il la refuserai d’ailleurs. Il ne veut pas la charité, il a besoin de chaleur humaine.
La chaleur humaine seule peut faire fondre la glace et réchauffer son cœur.
On manque de chaleur humaine. Et pourtant c’est facile à produire et au niveau écologie rien a redire. Mais on ne sait plus en donner, triste réalité de notre nouvelle humanité.
Ma poche de manteau vibre, un SMS qui me rappelle que je suis en retard au réveillon.
Je me lève doucement pour ne pas le réveiller. Je commence à m’éloigner.
Quelque chose retient mon manteau, le tire en arrière. Panique. L’homme allongé ne l’est plus, il s’est réveillé.
Mon cœur bat trop fort, je me retourne et vois son visage.
Le temps s’arrête, le monde arrête sa course folle. Incrédule, je le regarde.
Son visage, ses traits, ce sourire laissant apparaître des dents en mauvais état.
Le visage de la misère, je le vois réellement ce soir.
Révélation , la pauvreté n’est pas qu’un mot, c’est une réalité à visage humain.
Je lui souris, il me rend mon sourire. Sans un mot, il s’assoit et observe la foule.
Je me sauve et reprends le cours du temps, le cours de ma vie.
En chemin je prendrai mes résolutions 2015, comme tout le monde.
Sans me retourner. Je réajuste mon manteau, il fait froid.
Le visage de cette fin d’année est misérable, et c’est le mien.
Il porte un nom abomination.
Fin d’année …